Dans le nord de l’Éthiopie, reprendre une ville ne suffit pas à éteindre une guerre. Les combats relancés au Tigré depuis septembre ont déjà débordé le face-à-face entre le pouvoir fédéral et le Front populaire de libération du Tigré (TPLF). Les accusations croisées entre Addis-Abeba et Asmara font désormais planer le risque d’une crise régionale.
Une trêve fragilisée, des fronts qui se multiplient
Le conflit actuel s’inscrit dans une relation profondément détériorée entre le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed et le TPLF, qui dirige les autorités régionales du Tigré. L’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine, avait mis fin à la guerre de deux ans. Mais ses engagements n’ont pas réglé les différends politiques et sécuritaires qui séparent les parties.
Le 23 septembre 2026, des forces tigréennes ont pris le contrôle des aéroports de Mekele, Axoum et Shire, selon le groupe de suivi des conflits ACLED. L’Union africaine a appelé à la retenue et au retour au dialogue, estimant que les actions militaires menaçaient les acquis de l’accord de Pretoria. Les affrontements ont aussi été signalés dans les régions voisines de l’Amhara et de l’Afar.
Le conflit n’oppose donc pas seulement deux forces dans une seule région. Une alliance de sept groupes d’opposition, dont le TPLF et des factions armées actives en Amhara et en Oromia, a annoncé vouloir renverser le gouvernement fédéral. La coordination et les capacités de cette coalition restent toutefois incertaines. L’analyse d’ACLED sur les nouveaux fronts en Éthiopie souligne que les acteurs de l’alliance poursuivent des objectifs différents.
Des avancées militaires, mais des affirmations à vérifier
Les forces fédérales et leurs alliés ont repris plusieurs localités au cours de leur progression dans le Tigré. Le 3 octobre, des combattants alliés au gouvernement sont entrés dans Mekele, après le retrait des forces tigréennes. Les vols commerciaux vers la capitale régionale ont repris le 11 octobre, selon les informations rapportées par l’Associated Press.
À la mi-octobre, Addis-Abeba a également accusé l’Érythrée d’avoir envoyé des soldats au-delà de la frontière et d’occuper des secteurs du nord éthiopien. Dans une lettre au Conseil de sécurité de l’ONU, le ministre éthiopien des Affaires étrangères a invoqué le droit de son pays à se défendre. Il n’a pas précisé les mesures envisagées. L’Érythrée rejette cette justification et accuse à son tour l’Éthiopie de chercher à s’emparer par la force d’un accès à la mer Rouge.
Ces déclarations ne constituent pas, à elles seules, une preuve indépendante des mouvements de troupes allégués. L’Associated Press indique ne pas avoir pu vérifier les accusations éthiopiennes. Des habitants et des sources locales interrogés par The New Humanitarian ont cependant fait état de la présence de forces érythréennes dans plusieurs lieux du Tigré, dont les environs d’Adi Hageray. Le média rapporte également que l’Érythrée conteste les récits d’incursion.
La prudence est d’autant plus nécessaire que des informations antérieures attribuaient aux forces alliées du gouvernement la prise de Shire et d’Axoum, près de la frontière. Dans une guerre où les lignes de front changent vite, le contrôle annoncé d’une ville ne permet pas toujours d’établir qui la détient durablement, ni quelles forces ont participé aux combats.
La frontière et le port d’Assab, au cœur du bras de fer
Le rapprochement actuel est frappant. Pendant la guerre du Tigré, de 2020 à 2022, l’armée érythréenne avait combattu aux côtés des forces fédérales éthiopiennes contre le TPLF. Aujourd’hui, Addis-Abeba accuse Asmara de soutenir ses adversaires, ce que l’Érythrée nie. Cette inversion des alliances transforme le conflit intérieur en enjeu direct entre deux États voisins.
L’accès à la mer Rouge nourrit leur rivalité. L’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, dépend de corridors portuaires étrangers pour ses échanges. Le port d’Assab, situé en Érythrée, est devenu un point sensible après les déclarations éthiopiennes sur la nécessité d’obtenir un accès souverain à la mer. Asmara y voit une menace contre son intégrité territoriale. Cet enjeu stratégique ne permet toutefois pas de conclure que l’un ou l’autre gouvernement prépare nécessairement une invasion.
Les conséquences les plus immédiates retombent sur les habitants. À Adigrat, ville proche de la frontière, des résidents ont décrit à l’Associated Press des pénuries de nourriture et de soins, ainsi que la fermeture des banques. À Mekele, la reprise des vols rétablit une liaison importante, mais ne règle ni l’insécurité ni les difficultés d’approvisionnement. Dans les zones rurales, les combats et les routes coupées compliquent davantage l’accès aux marchés et aux services de santé.
La région porte encore les séquelles de la guerre précédente : déplacements, économie locale fragilisée et services publics sous pression. The New Humanitarian estime qu’environ un million de personnes restent déplacées au Tigré et que près de quatre millions ont besoin d’aide. Ces estimations sont attribuées au média et doivent être lues dans un contexte où l’accès humanitaire et la collecte de données restent difficiles.
Un test pour l’Union africaine et la Corne de l’Afrique
L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, a réaffirmé que l’accord de Pretoria demeure le cadre de référence et a demandé la reprise des discussions directes. Le secrétaire général de l’ONU a lui aussi appelé les parties à cesser les hostilités. Mais ces appels diplomatiques se heurtent à la méfiance entre le pouvoir fédéral, les dirigeants tigréens et l’Érythrée.
La crise concerne également l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de l’Afrique de l’Est, car toute escalade pourrait fragiliser les relations dans la Corne de l’Afrique. Les tensions touchent des routes commerciales et des équilibres déjà affectés par les conflits au Soudan et en Somalie. Pour les États voisins, une reprise durable des combats signifierait aussi davantage de déplacements de population et une pression accrue sur les corridors humanitaires.
Le prochain enjeu n’est donc pas seulement la progression des forces vers la frontière. Il est de savoir si les revers du TPLF conduiront à une nouvelle négociation ou à un élargissement des combats, et si les accusations entre l’Éthiopie et l’Érythrée seront examinées par des mécanismes crédibles. Sans canaux de dialogue et vérification indépendante, chaque mouvement militaire risque d’alimenter l’escalade plutôt que de stabiliser le nord du pays.