Quand un match international mobilise à la fois des recettes d’organisateurs et des crédits publics, une question dépasse le terrain : qui a payé quoi, et où l’argent a-t-il été versé ? Au Cameroun, une procédure engagée par des clubs amateurs demande désormais aux autorités judiciaires d’examiner les financements de plusieurs rencontres des Lions indomptables.

Quatre matchs, deux circuits de financement à éclaircir

L’Association des clubs de football amateur du Cameroun (ACFAC) a saisi le Tribunal criminel spécial (TCS), juridiction camerounaise chargée notamment des affaires de détournement de deniers publics. La démarche porte sur quatre matchs amicaux disputés entre 2022 et 2023 : contre l’Ouzbékistan et la Corée du Sud en septembre 2022, le Mexique en juin 2023, puis la Russie le 12 octobre 2023 à Moscou. Des comptes rendus de presse camerounais et internationaux rapportent le dépôt de cette plainte en septembre 2026.

Le dossier russe concentre l’attention. Selon des documents rapportés par plusieurs médias, deux versements de 455 056 et 112 514 euros, soit 567 570 euros au total, auraient été dirigés vers un compte ouvert au nom de Samuel Eto’o plutôt que vers un compte de la Fédération camerounaise de football (Fécafoot). Le montant et l’existence des paiements sont rapportés par des médias distincts. Ils ne suffisent toutefois pas, à eux seuls, à établir une infraction ni à déterminer l’usage final des fonds.

L’ACFAC soulève aussi la question d’un possible « double financement ». Son argument : certaines dépenses de déplacement ou d’hébergement auraient été couvertes par les organisateurs des matchs, tandis que la fédération aurait sollicité des fonds publics camerounais pour des charges comparables. L’association affirme avoir transmis aux magistrats des contrats et des documents administratifs. Ces éléments devront être examinés et confrontés ; l’allégation ne constitue pas une conclusion judiciaire.

Les rencontres concernées n’ont pas toutes les mêmes contrats ni les mêmes circuits financiers. Pour le déplacement en Corée du Sud, par exemple, des articles rapportent qu’un budget de plus de 357 millions de francs CFA avait été demandé à l’État pour une délégation, alors qu’un contrat avec la fédération sud-coréenne prévoyait également un paiement lié au match. Ce chevauchement présumé mérite vérification comptable : il ne démontre pas automatiquement qu’une même dépense a été remboursée deux fois.

Une accusation, une défense et une enquête à venir

Samuel Eto’o, président de la Fécafoot, a précédemment soutenu que les transactions mises en cause avaient été autorisées par les instances compétentes de la fédération. La fédération a également présenté sa gestion des recettes de matchs comme relevant de décisions collégiales. Ces réponses ne tranchent pas la question du financement public soulevée par l’ACFAC ; elles font partie des éléments que l’examen du dossier devra prendre en compte.

À la date des informations recoupées, l’ACFAC accuse et demande des investigations ; aucun jugement n’établit une culpabilité de Samuel Eto’o. Il faut donc distinguer trois étapes : les documents et transactions rapportés dans la presse, les soupçons formulés par l’association, puis les constats que pourraient établir les enquêteurs et les magistrats. La présomption d’innocence demeure applicable. Les divergences entre les versions devront être éclaircies à partir des contrats, des ordres de virement, des justificatifs de dépenses et des comptes de la fédération.

Le TCS est une institution nationale, mais le dossier comporte aussi des flux transfrontaliers : des paiements attribués à des fédérations étrangères et, dans les comptes rendus, un compte bancaire situé au Qatar. Une enquête pourrait donc devoir vérifier des pièces émises dans plusieurs pays et suivre des circuits financiers au-delà du Cameroun. À ce stade, aucune conclusion sur ces démarches ou sur leur issue ne peut être anticipée.

Un enjeu de gouvernance pour le football camerounais

La question dépasse le sort d’un dirigeant. La Fécafoot organise les compétitions nationales, gère les sélections et représente le football camerounais auprès des instances continentales. Quand des fonds publics sont engagés pour accompagner les Lions indomptables, la transparence des budgets concerne aussi les contribuables. Les clubs amateurs, eux, ont un intérêt direct à la manière dont les ressources et les responsabilités sont réparties dans le système fédéral.

L’enjeu est concret pour les deux circuits. Les autorités publiques doivent pouvoir vérifier que les sommes demandées correspondent à des dépenses réelles et non déjà prises en charge. La fédération doit pouvoir documenter les recettes, les paiements et les décisions de ses organes. Pour les clubs, une procédure claire compte aussi : elle permet de distinguer un différend de gouvernance, une irrégularité comptable et une infraction pénale, catégories qui ne se confondent pas.

Au plan régional, la Fécafoot évolue dans l’espace de la Confédération africaine de football (CAF), tandis que le Cameroun appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), cadre de coopération économique et monétaire sous-régional. Le dossier ne prouve pas une défaillance régionale ; il rappelle plutôt que la crédibilité des fédérations nationales repose d’abord sur des règles de contrôle compréhensibles et des comptes vérifiables. Les revenus du football circulent entre organisateurs, fédérations et États : leur traçabilité est un enjeu partagé par les instances sportives africaines.

La suite dépendra de la réponse des autorités judiciaires et de leur examen des pièces. Il faudra notamment établir quelles dépenses ont été financées par l’État, lesquelles relevaient des organisateurs, et à quels comptes les recettes ont effectivement été versées. Tant que ces vérifications n’ont pas abouti, la plainte ouvre une question publique ; elle ne tient pas lieu de verdict.