Au Kenya, le prochain défi du haut débit n’est plus seulement de faire croître le nombre d’abonnements. Il s’agit d’amener la fibre jusqu’aux quartiers, aux villes secondaires et aux zones rurales, puis de rendre le raccordement abordable. C’est à cette étape que se jouera l’accès concret des ménages et des entreprises à l’économie numérique.

Un réseau à prolonger au-delà des grands axes

Le 13 octobre 2026, à Nairobi, le secrétaire principal chargé des technologies de l’information et de l’économie numérique, John Kipchumba Tanui, a présenté un dispositif destiné à financer au moins 27 000 kilomètres de nouvelles infrastructures. L’État prévoit d’apporter 13 milliards de shillings kényans, avec l’objectif d’attirer un montant comparable auprès d’investisseurs privés. Ces sommes sont annoncées comme un levier de financement ; le montant privé n’est donc pas encore présenté comme déjà engagé.

Le projet vise plusieurs niveaux du réseau. Les liaisons dites dorsales transportent les données sur de longues distances. Les tronçons intermédiaires rapprochent la fibre des localités et des quartiers. Enfin, les connexions transfrontalières doivent relier le réseau kényan à ceux des pays voisins. L’ensemble est conçu pour combler des lacunes identifiées et faciliter le travail des fournisseurs d’accès, qui assurent ensuite les raccordements jusqu’aux clients.

Le programme relève du Kenya Digital Economy Acceleration Project (KDEAP), piloté par l’ICT Authority avec l’appui de la Banque mondiale. Selon les informations communiquées à Nairobi, les entreprises seraient sélectionnées par enchères inversées à plusieurs tours : elles soumettent des offres concurrentes pour réaliser les travaux en mobilisant aussi des capitaux privés. Les tronçons déficitaires auraient été recensés avec l’appui d’un consultant.

La demande progresse, mais les abonnements ne disent pas tout

Les données de l’Autorité des communications du Kenya montrent une hausse rapide de l’internet fixe. À la fin juin 2026, le pays comptait environ 2,84 millions d’abonnements fixes, en hausse de 32,4 % sur un an. La fibre en représentait près de 1,57 million, soit une progression annuelle de 29,7 %. Les chiffres de l’Autorité sont publiés dans ses rapports trimestriels sur les services de communication.

Cette croissance donne une mesure de la demande, mais elle ne signifie pas que chaque foyer est connecté ou peut se permettre un abonnement. Un kilomètre de fibre déployé ne devient pas automatiquement une connexion à domicile : il faut encore les équipements locaux, les investissements des opérateurs, une offre adaptée et un prix accessible. Les abonnements mesurent des lignes actives, pas le nombre de personnes desservies ni la qualité du service dans chaque comté.

Le gouvernement vise plus de huit millions de connexions fixes à haut débit et dit vouloir rapprocher l’internet de tout foyer déjà raccordé à l’électricité. C’est un objectif politique, non un résultat acquis. Les secteurs formels et les administrations peuvent tirer parti de connexions stables pour les paiements, les services publics et les échanges professionnels. Pour les petites entreprises, les travailleurs indépendants et les habitants éloignés des centres urbains, l’effet dépendra surtout du prix, de la continuité du service et de l’extension du dernier kilomètre.

Le financement public devra produire des résultats vérifiables

La formule proposée cherche à partager le risque entre l’État et les opérateurs. La concurrence peut aider à orienter l’argent public vers les liaisons les plus utiles, à condition que les règles d’attribution soient transparentes et que les engagements de couverture soient contrôlés. Il faudra aussi suivre les délais, les coûts réels, la qualité de service et les conditions d’accès aux infrastructures pour les différents fournisseurs.

La stratégie s’inscrit dans une trajectoire déjà engagée. En janvier 2026, le quotidien kényan Business Daily, s’appuyant sur un document budgétaire du Trésor, rapportait que le réseau national totalisait 80 633 kilomètres de fibre à l’horizon 2025, dont 30 454 kilomètres dans le secteur public et 50 179 dans le privé. Ces données ne se confondent pas avec les additions annoncées par John Tanui : elles portent sur des périmètres et des périodes de référence différents. Cette distinction importe pour mesurer ce qui a été construit et éviter de comptabiliser deux fois les mêmes tronçons.

Il existe aussi un enjeu d’équité territoriale. Les axes rentables des grandes villes attirent plus facilement les opérateurs que les zones peu peuplées, où le coût par abonné est plus élevé. Le recours aux fonds publics vise précisément à réduire cet écart. Mais le nombre de kilomètres posés ne suffira pas à prouver que les zones mal desservies ont bénéficié du programme : la localisation des travaux et le nombre de raccordements effectifs seront déterminants.

Une infrastructure nationale aux effets régionaux

Les liaisons transfrontalières donnent au projet une dimension est-africaine. Le Kenya est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui réunit huit pays et travaille aussi à une intégration numérique régionale. En septembre 2026, l’EAC et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) ont réuni à Nairobi des représentants de pays d’Afrique de l’Est autour de la connectivité et des services numériques transfrontaliers.

Des liaisons plus nombreuses peuvent faciliter les échanges de données et renforcer les connexions entre marchés, administrations et entreprises de la région. Elles ne garantissent toutefois ni des tarifs plus bas ni une circulation sans obstacle : ces résultats dépendent également des règles d’interconnexion, de la concurrence et de la coordination entre régulateurs. Pour les opérateurs comme pour les usagers, l’enjeu est donc à la fois technique et réglementaire.

La prochaine étape concrète est l’issue de l’appel d’offres, dont les candidatures, selon le calendrier communiqué, sont attendues jusqu’au 29 octobre 2026. Les décisions d’attribution permettront de voir quels tronçons seront prioritaires et quelle part de financement privé sera réellement mobilisée. Au Kenya, la réussite se mesurera moins à l’annonce d’un kilométrage qu’à la possibilité, pour les habitants et les entreprises, d’obtenir une connexion fiable à un coût supportable.