Pour Antananarivo, diversifier ses partenaires ne signifie pas pouvoir se passer de chacun d’eux. Depuis l’arrivée au pouvoir de Michaël Randrianirina, Madagascar tente de gagner des marges de manœuvre entre Moscou et ses partenaires historiques, sans rompre avec l’Europe ni avec les institutions financières dont dépend une partie de son économie.

Une transition observée de près par la région

Le changement de pouvoir d’octobre 2025 reste le point de départ de cette nouvelle séquence diplomatique. Des manifestations menées par la Gen Z, d’abord nourries par les coupures d’eau et d’électricité, ont contesté le pouvoir d’Andry Rajoelina. Le ralliement de militaires du Capsat a accéléré la crise. Le colonel Randrianirina a ensuite pris la tête de la transition. Le départ de Rajoelina à bord d’un avion militaire français a été rapporté par plusieurs médias, même si les circonstances de son départ ont fait l’objet de versions contradictoires.

Madagascar n’est pas seulement un enjeu de politique intérieure. État insulaire de l’océan Indien, il occupe une position stratégique sur les routes maritimes proches du canal du Mozambique. Il est aussi membre de la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, qui a demandé un dialogue national inclusif et une feuille de route vers de nouvelles élections. Son communiqué fixe des échéances de suivi en 2026.

La région a donc deux préoccupations liées : la stabilité politique malgache et le retour à un ordre constitutionnel crédible. Pour les habitants, l’enjeu est plus immédiat. La transition doit répondre aux attentes exprimées dans la rue, notamment sur les services essentiels, tout en organisant les conditions d’une sortie de crise. Le calendrier politique pèsera aussi sur la confiance des partenaires économiques.

Moscou gagne en visibilité, les liens occidentaux demeurent

La Russie a multiplié les gestes depuis la prise de pouvoir. Des contacts militaires, des annonces de coopération et l’ouverture d’un espace culturel russe à Antananarivo ont donné une visibilité nouvelle à sa présence. Le 19 février 2026, Randrianirina a rencontré Vladimir Poutine au Kremlin lors de sa première visite d’État à Moscou. La rencontre a confirmé l’importance accordée par les deux gouvernements au rapprochement bilatéral.

Ce rapprochement ne suffit toutefois pas à établir que Madagascar a choisi un nouveau camp. Le pouvoir de transition affirme vouloir conduire une politique étrangère « tous azimuts » et se dit non-aligné dans les conflits mondiaux. Cette ligne consiste, en principe, à multiplier les partenariats sans adhérer automatiquement aux positions d’une puissance. Reste à voir comment elle se traduira dans les décisions concrètes, notamment sur les coopérations de défense et les accords économiques.

La prudence s’explique aussi par les liens déjà noués avec les pays occidentaux. La France conserve une relation historique et des intérêts dans l’océan Indien. L’Union européenne, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international comptent parmi les partenaires économiques que les responsables malgaches ne peuvent ignorer. Le politologue Adrien Ratsimbaharison rappelle que les élites malgaches connaissent aussi l’héritage des relations avec l’Union soviétique, à l’époque de Didier Ratsiraka, mais que les besoins économiques actuels rendent improbable une rupture simple avec l’Occident.

Une marge de manœuvre, mais à quel prix ?

Pour les autorités, la concurrence entre partenaires peut ouvrir des options : obtenir des équipements, des formations ou des investissements auprès de plusieurs capitales. Le chercheur Juvence Ramasy estime que la position de Madagascar dans l’océan Indien accroît l’intérêt stratégique porté à l’île. Dans cette lecture, Antananarivo cherche à tirer parti des rivalités plutôt qu’à s’aligner sur un seul partenaire.

Mais le « jeu de balancier » a ses limites. Une coopération militaire plus étroite peut soulever des questions de transparence, de contrôle civil et de dépendance à long terme. De même, des promesses d’investissement ne deviennent utiles que si elles se traduisent par des projets vérifiables et des retombées pour le pays. Les annonces diplomatiques bénéficient d’abord aux dirigeants qui cherchent des appuis ; les effets pour les ménages, les entreprises et les régions dépendent ensuite des accords conclus et de leur mise en œuvre.

Le précédent russe à Madagascar invite également à distinguer visibilité et résultats. Sous Didier Ratsiraka, le pays avait déjà entretenu des liens étroits avec Moscou. Plus récemment, une coopération minière impliquant des intérêts russes n’a pas relancé durablement l’activité de la société publique Kraoma, selon une enquête du journal Le Monde sur les ambitions russes à Madagascar. Cette expérience rappelle qu’un partenariat affiché ne garantit ni emplois durables ni bénéfices équitablement répartis.

La crédibilité se jouera aussi à Antananarivo

La politique étrangère de la transition sera jugée à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur du pays. La jeunesse mobilisée en 2025 n’a pas seulement contesté un président : elle a exprimé des attentes liées aux services publics et à la responsabilité des gouvernants. Si les choix diplomatiques restent éloignés de ces priorités, la multiplication des visites et des accords risque de paraître abstraite pour une grande partie de la population.

La SADC constitue un cadre régional important pour suivre la suite. Son appel à un dialogue mené par les Malgaches place la transition devant une double exigence : maintenir des relations avec des partenaires divers, tout en donnant des garanties sur l’inclusion politique et la préparation des élections. La feuille de route et les rapports attendus par l’organisation régionale permettront de mesurer les progrès annoncés.

À l’échelle de l’Afrique, le cas malgache rappelle que les États peuvent chercher à diversifier leurs relations sans nécessairement rompre avec leurs partenaires anciens. Mais le non-alignement ne se mesure pas à un discours seul. Il se vérifie dans la transparence des accords, la capacité à défendre les priorités nationales et l’existence d’un calendrier politique accepté. Pour Madagascar, l’équilibre diplomatique restera fragile tant que ces engagements extérieurs ne s’accompagneront pas d’avancées tangibles dans la transition et dans la vie quotidienne.