À Rabat, le silence des autorités contraste avec les réactions entendues à Casablanca. La visite de Felipe VI à Ceuta et Melilla touche à un différend ancien, mais survient alors que Madrid et Rabat ont intérêt à préserver leur coopération.
Deux villes au cœur d’un différend durable
Ceuta, appelée Sebta au Maroc, et Melilla sont administrées par l’Espagne sur la côte nord-africaine. Le Maroc revendique les deux villes ; l’Espagne les considère comme faisant partie de son territoire. Cette divergence de souveraineté nourrit régulièrement des tensions entre voisins, sans empêcher leurs échanges ni leur coopération sur des dossiers concrets.
La région ne dispose pas d’une organisation économique commune comparable à la CEDEAO en Afrique de l’Ouest. Les relations entre Rabat et Madrid se jouent surtout dans le cadre bilatéral, avec une dimension européenne : l’Espagne est membre de l’Union européenne, tandis que le Maroc est un partenaire majeur de l’UE au sud de la Méditerranée.
Le précédent le plus directement comparable remonte à novembre 2007. Juan Carlos, alors roi d’Espagne, s’était rendu à Ceuta et Melilla. Rabat avait rappelé son ambassadeur pour consultations. Cette séquence a marqué les esprits, même si les relations ont ensuite connu des périodes de rapprochement.
Un déplacement royal qui ravive les sensibilités
Felipe VI et la reine Letizia doivent se rendre à Ceuta le 13 octobre 2026, puis à Melilla le 14 octobre. La Casa del Rey et le gouvernement espagnol ont annoncé ces dates le 1er octobre. Le déplacement est présenté en Espagne comme un signe de soutien de la monarchie aux deux villes. Pour une partie de l’opinion marocaine, il réaffirme au contraire une souveraineté contestée.
À Casablanca, plusieurs personnes interrogées expriment leur irritation. L’une voit dans cette visite un message destiné à rappeler que Sebta est espagnole. Une autre estime qu’elle constitue une provocation et redoute que la presse ne durcisse les tensions. Ces témoignages donnent à entendre des réactions locales ; ils ne permettent pas de mesurer à eux seuls l’opinion de l’ensemble des Marocains.
À la veille du déplacement, aucune réaction officielle marocaine n’est rapportée dans les éléments disponibles. Ce silence peut éviter une escalade verbale, mais il ne vaut ni approbation ni abandon de la revendication marocaine. En 2007, la réponse diplomatique avait été explicite ; cette fois, la retenue publique distingue les deux épisodes.
Le partenariat de 2022 mis à l’épreuve
La visite survient dans un climat délicat. La crise migratoire de l’été à Ceuta a pesé sur la relation bilatérale. Selon les autorités espagnoles, environ 72 000 personnes sont entrées dans la ville les 30 et 31 juillet ; le chiffre a varié au fil des estimations. Des milliers de personnes seraient restées après les retours vers le Maroc. Le bilan et la situation individuelle des personnes concernées relèvent d’un dossier distinct, qui ne doit pas être réduit à un instrument de pression diplomatique.
Le 11 octobre, les autorités espagnoles ont démantelé le dernier grand campement de migrants mentionné dans les informations disponibles, avant l’arrivée du roi. Ce calendrier donne au déplacement une dimension supplémentaire, mais ne prouve pas que le démantèlement ait été décidé pour sa seule tenue. La crise a mobilisé les services publics de Ceuta et rendu visible l’impact local d’une frontière où se croisent enjeux de sécurité, mobilité et protection des personnes.
Depuis 2022, les deux gouvernements ont cherché à stabiliser leur relation. Madrid a alors qualifié le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental de base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour régler le différend. Cette inflexion espagnole a contribué au rapprochement avec Rabat, sans supprimer les désaccords sur Ceuta et Melilla. Elle montre plutôt que les deux capitales peuvent coopérer sur certains sujets tout en maintenant des positions opposées sur d’autres.
Entre symbole politique et interdépendance quotidienne
Pour la monarchie espagnole et les responsables locaux, la présence du roi affirme le lien institutionnel avec les habitants des deux villes. Pour les Marocains qui revendiquent Ceuta et Melilla, le même geste réactive une question de souveraineté et de mémoire politique. Les récits ne se superposent pas : l’État espagnol défend son intégrité territoriale, tandis que le Maroc maintient sa revendication.
Les conséquences ne se limitent pas aux déclarations officielles. Une nouvelle crispation pourrait compliquer la coopération sur les passages frontaliers, les échanges commerciaux ou la gestion des mobilités. Les habitants, les commerçants et les travailleurs transfrontaliers en ressentiraient les effets plus directement que les dirigeants. À l’inverse, la continuité des contacts diplomatiques peut contenir les désaccords sans les résoudre.
Ce dossier résonne aussi au-delà du Maroc et de l’Espagne. Il rappelle combien les frontières nord-africaines peuvent relier des enjeux locaux à des équilibres entre l’Europe et le continent africain. L’Union africaine, qui défend le principe de respect des frontières héritées des indépendances, n’est pas au centre de ce déplacement ; la revendication marocaine ne transforme pas pour autant la visite en arbitrage continental.
Le test immédiat sera la réaction de Rabat après les étapes des 13 et 14 octobre : silence maintenu, déclaration officielle ou geste diplomatique. Le précédent de 2007 nourrit les inquiétudes, mais ne dicte pas la suite. La relation bilatérale dépendra de la capacité des deux gouvernements à contenir ce symbole politique tout en poursuivant les coopérations qui servent leurs intérêts respectifs.