À KM5, dans le 3ᵉ arrondissement de Bangui, certaines adolescentes doivent défendre un choix que la loi leur reconnaît déjà : celui de ne pas se marier. Pour elles, pouvoir continuer l’école et décider plus tard avec qui construire leur vie n’a rien d’abstrait. C’est une question de liberté, mais aussi de sécurité et d’avenir.

À Bangui, des projets d’études face aux décisions familiales

Les témoignages recueillis dans le quartier dessinent deux parcours, sans prétendre résumer toutes les situations vécues en République centrafricaine. Sophonie raconte que ses parents voulaient la marier à 14 ans à un homme plus âgé. Elle a quitté son village pour rejoindre une tante à Bangui. « Depuis, je vis chaque jour dans le stress », dit-elle.

Nafissatou, 17 ans, refuse également un mariage envisagé par ses parents. Elle demande à poursuivre ses études et à choisir son conjoint une fois adulte. Ces paroles mettent en lumière une tension concrète : les décisions familiales peuvent peser lourdement sur les adolescentes, alors même que leur scolarité et leur consentement sont en jeu.

Ces récits ne permettent pas de mesurer seuls l’ampleur du phénomène. Ils rappellent toutefois que le mariage d’enfants n’est pas toujours enregistré à l’état civil. Il peut aussi prendre la forme d’une union informelle, ce qui complique le décompte et l’intervention des institutions.

Une pratique répandue malgré un âge légal fixé à 18 ans

Le Code centrafricain des personnes et de la famille fixe à 18 ans l’âge minimum du mariage pour les filles comme pour les garçons. Une dispense peut néanmoins être accordée pour motif grave par le président du tribunal de première instance, sur requête du ministère public. La règle générale est donc claire, mais l’existence d’une exception et la difficulté à faire respecter la loi soulignent l’importance des mécanismes de protection.

Les données disponibles donnent une mesure de l’enjeu, tout en exigeant de la prudence. Selon une analyse de l’UNICEF publiée en 2022, 61 % des jeunes femmes de 20 à 24 ans en République centrafricaine avaient été mariées ou mises en union avant 18 ans. La proportion atteignait 26 % avant 15 ans. Ces chiffres portent sur des générations antérieures : ils ne constituent pas un décompte des mariages célébrés cette année.

Les écarts entre milieux de vie et niveaux d’instruction comptent aussi. Dans les données présentées par l’UNICEF, les unions avant 18 ans étaient plus fréquentes chez les jeunes femmes vivant en zone rurale que chez celles des villes. Elles concernaient également davantage celles qui n’avaient pas été scolarisées. Ce contraste ne signifie pas que les adolescentes urbaines sont à l’abri : les témoignages de KM5 montrent que la pression peut aussi se faire sentir dans la capitale.

Alphonse Ribard, notable engagé dans la lutte contre ces unions, souligne le manque de statistiques nationales fiables et évoque des motifs financiers ou matériels dans certaines décisions familiales. Ce constat local ne suffit pas à établir une hausse nationale récente. Il invite plutôt à ne pas présenter une évolution comme certaine sans séries de données comparables.

La prévention se joue aussi dans l’école et les services de proximité

En mai 2024, les autorités centrafricaines ont validé une stratégie nationale de lutte contre le mariage des enfants pour la période 2024-2027, avec l’appui de l’UNICEF et du Fonds des Nations unies pour la population. Son existence marque une étape institutionnelle. Son efficacité dépendra de sa mise en œuvre : information des familles, protection des adolescentes menacées, accès à l’école et accompagnement des jeunes filles concernées.

À Bangui, les associations, les responsables de quartier, les services sociaux et les établissements scolaires peuvent aider à repérer une situation de contrainte et orienter une adolescente vers une protection adaptée. Mais les réponses ne peuvent reposer uniquement sur les filles, à qui l’on demanderait de résister seules à leur entourage. Les adultes et les institutions ont aussi la responsabilité de faire respecter le consentement et la loi.

La scolarisation joue un rôle important, sans constituer à elle seule une garantie. Lorsqu’une adolescente peut poursuivre ses études, elle conserve davantage de possibilités pour préparer son avenir. À l’inverse, une union précoce peut interrompre son parcours scolaire et réduire son autonomie. Les besoins diffèrent selon les situations : une jeune fille à Bangui n’a pas forcément accès aux mêmes services qu’une adolescente vivant loin des centres administratifs.

Un enjeu centrafricain inscrit dans une mobilisation régionale

La Journée internationale de la fille, célébrée chaque 11 octobre par les Nations unies, rappelle les droits des filles et les obstacles particuliers auxquels elles font face. En République centrafricaine, l’enjeu dépasse la seule sensibilisation annuelle : il s’agit de rendre effectifs les droits à l’éducation, à la protection et au choix du conjoint.

Le sujet concerne aussi l’Afrique centrale. La République centrafricaine est membre de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Cette organisation régionale n’est pas l’autorité chargée de régler les situations individuelles de mariage, mais la coopération entre États et institutions peut contribuer aux échanges de pratiques en matière de protection de l’enfance et de collecte de données.

La prochaine étape à suivre est concrète : mesurer les résultats de la stratégie 2024-2027 et vérifier si les adolescentes peuvent effectivement accéder à des recours lorsqu’un mariage leur est imposé. Les chiffres nationaux fiables restent indispensables pour distinguer les évolutions réelles des impressions locales. À KM5 comme ailleurs, les demandes de Sophonie et de Nafissatou posent déjà la question centrale : la règle écrite protège-t-elle les filles au moment où leur famille décide pour elles ?

Pour le cadre juridique, voir le Code centrafricain des personnes et de la famille. Les données régionales sont détaillées dans l’analyse de l’UNICEF sur le mariage des enfants en Afrique de l’Ouest et du Centre. La stratégie centrafricaine 2024-2027 a été annoncée à Bangui en mai 2024.