À Kibera, dans la capitale kényane, un morceau de plastique peut connaître une seconde vie : devenir un pion, un cavalier ou une tour. Cette transformation relie deux enjeux très concrets pour les habitants : donner une valeur à des déchets collectés localement et rendre les échecs accessibles aux enfants.

Une fabrication ancrée dans le quartier

Kijiji Solutions organise la collecte et le tri de plastiques à Kibera. La matière retenue est ensuite acheminée vers une entreprise de recyclage de Mathare, un autre quartier de Nairobi. Après lavage et broyage, elle revient sous forme de granulés. L’équipe les transforme en pièces d’échecs à l’aide d’une extrudeuse et de moules.

Le fondateur de l’initiative, Richard Haukom, décrit une chaîne de production qui associe récupération, traitement et fabrication. Les chiffres communiqués au sujet du projet font état d’environ 200 kilogrammes de plastique recyclés pour produire près de 2 000 jeux. Ces volumes doivent être compris comme les données annoncées par l’organisation, et non comme un bilan indépendant de l’ensemble des déchets collectés à Kibera.

Le projet ne se limite pas à convertir une matière usagée en objet. Il s’appuie sur les collecteurs et les savoir-faire locaux, tandis que les jeux sont destinés notamment à des écoles et à des groupes d’enfants. Le média kényan The Star décrit une production installée à Gatwikira, dans Kibera, et un partenariat avec des groupes communautaires pour le tri des plastiques. L’organisation présente aussi le projet comme une initiative locale de recyclage et de distribution de jeux, sur son site consacré aux jeux d’échecs recyclés.

Des échiquiers dans les espaces d’apprentissage

À Centre of Hope, une école de Kibera, des enfants s’entraînent régulièrement. Pour eux, disposer du matériel change la possibilité même de pratiquer : sans échiquier, rejoindre une partie ou progresser devient plus difficile. Le professeur d’échecs Ian Ombati souligne que, devant le plateau, les origines sociales des joueurs comptent moins que leurs choix et leur maîtrise du jeu.

Le jeu demande d’anticiper, de respecter des règles communes et d’ajuster sa stratégie. Il crée aussi un cadre de rencontre entre élèves. Cette dimension a son importance dans un quartier où les activités éducatives et récréatives accessibles ne sont pas également réparties. Elle ne transforme toutefois pas, à elle seule, les conditions de vie des familles ni les inégalités d’accès à l’éducation.

Esther Mutua, une élève de 11 ans, raconte que l’entraînement l’a aidée à progresser aux échecs et associe cette période à de meilleurs résultats en mathématiques. Son expérience mérite d’être entendue, mais elle ne prouve pas que le jeu est la cause de cette amélioration. Le temps consacré aux études, l’accompagnement scolaire ou d’autres facteurs peuvent également intervenir.

Les recherches sur le sujet invitent à la prudence. Une méta-analyse publiée dans la revue Educational Research Review relève un effet moyen positif des programmes d’échecs sur certaines compétences scolaires, mais note aussi des limites importantes dans la qualité des études disponibles. Une synthèse scientifique sur les échecs et les apprentissages rappelle notamment que les protocoles ne permettent pas toujours d’isoler l’effet propre du jeu. Les bénéfices éducatifs ne sont donc ni automatiques ni garantis pour chaque enfant.

Une initiative locale face à deux défis

Le projet se situe au croisement de l’économie circulaire et de l’accès aux loisirs éducatifs. L’économie circulaire consiste à réutiliser des matières et des produits plutôt qu’à les jeter après un seul usage. Ici, une partie du plastique est transformée en biens fabriqués à Nairobi, tandis que la collecte et certaines étapes de production mobilisent des acteurs de proximité.

Cette approche ne règle pas la question structurelle des déchets plastiques. Son impact dépend de la quantité réellement traitée, de la régularité des débouchés et des conditions de travail des personnes qui collectent et fabriquent. Elle montre néanmoins comment une initiative communautaire peut créer un lien entre gestion des déchets, production locale et activité éducative, sans présenter une solution de petite échelle comme un remède global.

Les effets ne sont pas les mêmes pour tous. Les enfants qui fréquentent les écoles et clubs partenaires peuvent bénéficier directement des échiquiers. Les collecteurs et les artisans peuvent trouver des débouchés dans la filière, sous réserve de conditions économiques viables. À l’inverse, les familles éloignées des structures participantes ne profiteront pas nécessairement de la même manière du projet. Sa capacité à s’étendre dépendra donc des partenariats, du matériel disponible et de la continuité de la formation.

Un écho au-delà de Kibera

Le Kenya appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui rassemble plusieurs pays de la région et encourage notamment les échanges économiques. Une fabrication locale de petite série ne constitue pas, à elle seule, une politique régionale. Elle illustre cependant une question commune à de nombreuses villes d’Afrique de l’Est : comment mieux valoriser les déchets tout en soutenant les initiatives et les emplois de proximité.

Le parcours de ces jeux attire aussi l’attention sur la circulation des savoir-faire. Selon The Star, les jeux fabriqués à Kibera ont été distribués à différentes structures, au Kenya et au-delà. Leur diffusion ne remplace ni les investissements publics dans les écoles ni une gestion plus large des déchets. Elle fait toutefois apparaître un modèle reproductible dans son principe, à condition de l’adapter aux matières disponibles, aux compétences locales et aux besoins de chaque communauté.

La suite se jouera dans des indicateurs simples : combien de jeux sont effectivement produits et utilisés, combien d’enfants peuvent s’entraîner dans la durée, et quelles retombées la fabrication apporte aux personnes impliquées. À Kibera, l’intérêt de l’initiative tient déjà à cette rencontre entre une ressource récupérée dans le quartier et un espace de jeu qui, comme le rappelle le professeur Ian Ombati, permet d’abord à chacun de se mesurer aux mêmes règles.