Le golfe d’Aden est à la fois une voie de refuge, un corridor migratoire et un espace de rivalités stratégiques. Les événements récents au Yémen montrent à quel point ces usages se croisent : les déplacements de population côtoient les trafics et les inquiétudes sécuritaires, jusque sur les côtes somaliennes.
Deux traversées, des risques différents
Depuis la reprise des combats au Yémen, des familles ont fui par mer vers Djibouti. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a recensé 3 793 arrivées de ressortissants yéménites entre le 7 juin et le 29 septembre 2026. Beaucoup auraient quitté leur pays face à la dégradation de la sécurité. Ce chiffre décrit des arrivées enregistrées, pas l’ensemble des personnes déplacées.
Dans l’autre sens, des migrants de la Corne de l’Afrique continuent de gagner le Yémen, souvent dans l’espoir de poursuivre vers l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe. La route dite orientale relie notamment l’Éthiopie et la Somalie à la péninsule Arabique. Elle n’est pas interrompue par le conflit : elle devient plus dangereuse lorsque les combats et les contrôles obligent à changer d’itinéraire.
Les données de l’OIM permettent de suivre les mouvements sur cet axe, mais les chiffres avancés dans les informations disponibles sur les départs de 2025 et les décès du premier trimestre 2026 n’ont pas pu être recoupés ici par une publication indépendante. Ils ne sont donc pas présentés comme des bilans établis. Les naufrages, disparitions et violences sur des routes clandestines restent particulièrement difficiles à documenter.
Des réseaux qui dépassent les frontières
Le conflit yéménite ne se limite pas à ses lignes de front. Le golfe d’Aden facilite depuis longtemps la circulation de personnes et de marchandises entre la péninsule Arabique et la Corne. Des réseaux criminels peuvent exploiter les mêmes embarcations, ports secondaires et intermédiaires que ceux utilisés par les migrants. Cela ne signifie pas que les migrants participent aux trafics : ils peuvent au contraire en subir l’exploitation.
Dans un rapport publié en août 2026, le centre de recherche Century International décrit une extension des réseaux houthis vers l’Afrique. Ses conclusions s’inscrivent dans un dossier déjà signalé par des experts des Nations unies. Le rapport de 2025 sur la Somalie évoquait des contacts entre les Houthis et les shebabs, groupe armé affilié à Al-Qaïda, ainsi que des transferts d’armes et de compétences. Il rapportait aussi que des Somaliens auraient été acheminés vers des zones contrôlées par les Houthis pour y recevoir une formation.
Ces éléments reposent en partie sur des informations transmises aux experts par des États et des sources confidentielles. Ils documentent des allégations et des évaluations, pas une alliance dont l’ampleur serait entièrement connue. Le rapport de l’ONU qualifiait la relation de transactionnelle ou opportuniste : des intérêts ponctuels peuvent rapprocher deux groupes aux trajectoires et aux références différentes.
La Somalie au centre des équilibres côtiers
Pour les autorités fédérales somaliennes, ces liens présumés soulignent les enjeux de contrôle des côtes et de sécurité maritime. Mais Mogadiscio doit aussi composer avec les priorités nationales : la lutte contre les shebabs, la coordination entre le gouvernement fédéral et les États membres, et la protection de l’intégrité territoriale. Dans les régions côtières, les habitants et les activités portuaires sont directement concernés par l’insécurité, les contrôles et les perturbations des échanges.
Le Somaliland, territoire autoproclamé indépendant mais que la Somalie considère comme une partie de son territoire, occupe une position stratégique face au Yémen. Son port de Berbera donne sur le golfe d’Aden. Le 26 décembre 2025, Israël a reconnu le Somaliland comme État indépendant. Mogadiscio a rejeté cette décision, et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale d’Afrique de l’Est, a réaffirmé son soutien à l’unité et à la souveraineté de la Somalie.
Cette reconnaissance a replacé la question du Somaliland au cœur des rivalités diplomatiques régionales. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de conclure à l’existence d’un accord militaire ou d’une base étrangère. De telles affirmations doivent être distinguées des faits confirmés. Pour les Somaliens, l’enjeu touche autant à la souveraineté et aux équilibres politiques internes qu’à la sécurité de la navigation.
Un détroit local, des conséquences régionales
Le détroit de Bab el-Mandeb relie la mer Rouge au golfe d’Aden et constitue un passage majeur pour le commerce maritime entre l’Asie, l’Europe et le canal de Suez. Les attaques ou menaces contre les navires peuvent entraîner des détours, des coûts supplémentaires et une pression accrue sur les ports et les États riverains. Les conséquences ne se répartissent pas également : les compagnies peuvent modifier leurs routes, tandis que les travailleurs portuaires, les commerçants et les consommateurs locaux ressentent les perturbations autrement.
Les intérêts de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, d’Israël, de la Turquie et d’autres acteurs se croisent dans cet espace. Les pays de la Corne ne sont pas de simples terrains de compétition : leurs gouvernements cherchent aussi des partenariats, des investissements et des garanties de sécurité. Les choix concernant les ports et les alliances peuvent néanmoins accentuer les tensions entre Mogadiscio et les autorités du Somaliland, ou compliquer la coopération régionale.
Pour l’IGAD et l’Union africaine, la priorité est de défendre la souveraineté des États tout en soutenant une coopération concrète contre les trafics et les menaces maritimes. Les prochaines données de l’OIM sur les mouvements entre la Corne et le Yémen, ainsi que les rapports d’experts de l’ONU sur les liens entre groupes armés, aideront à distinguer les tendances confirmées des affirmations encore incertaines. Dans cet espace, la sécurité des routes et la protection des personnes en déplacement sont désormais étroitement liées.