À Durban, le droit a longtemps été l’un des terrains où se jouait la lutte contre l’apartheid. La distinction remise à Navi Pillay met en lumière ce parcours sud-africain et une question qui dépasse les frontières : que peut le droit international lorsque les États contestent ses décisions ?
Une juriste façonnée par l’histoire sud-africaine
Le Comité Nobel norvégien a attribué le prix Nobel de la paix 2026 à Navanethem « Navi » Pillay, le vendredi 9 octobre, à Oslo. Âgée de 85 ans, cette juriste née à Durban est distinguée pour ses efforts en faveur de la paix et du droit international. Le président du comité, Jørgen Watne Frydnes, a salué un travail porteur d’espoir pour celles et ceux qui aspirent à un monde plus pacifique. L’annonce du Comité Nobel et les réactions à Oslo ont été rapportées le jour même.
Son itinéraire commence dans une Afrique du Sud gouvernée par l’apartheid, système de ségrégation raciale démantelé au début des années 1990. En 1967, Pillay devient la première femme noire à ouvrir un cabinet d’avocats dans la province du Natal, aujourd’hui le KwaZulu-Natal. Elle défend des militants détenus par le régime et contribue à faire reconnaître, en 1973, leur droit à consulter un avocat. South African History Online retrace ces étapes de sa carrière.
Cette expérience nationale éclaire la portée de son travail ultérieur. Pour de nombreux Sud-Africains, l’accès à la justice et l’égalité devant la loi restent liés à l’héritage de l’apartheid. La Constitution post-apartheid a fait de l’égalité un principe central. Pillay a participé aux travaux de la coalition nationale des femmes qui ont contribué à inscrire cette exigence dans le débat constitutionnel.
Du Rwanda aux juridictions internationales
Après la fin de l’apartheid, Pillay rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda, créé par les Nations unies pour juger les crimes commis lors du génocide de 1994. Elle y siège huit ans et le préside de 1999 à 2003. Son travail dans le procès de Jean-Paul Akayesu contribue à établir que le viol peut constituer un acte de génocide. Cette avancée a renforcé la reconnaissance juridique des violences sexuelles commises pendant les conflits.
Elle devient ensuite l’une des premières juges de la Cour pénale internationale, chargée de juger des individus accusés de crimes graves, dont le génocide et les crimes contre l’humanité. De 2008 à 2014, elle dirige le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Aujourd’hui, elle intervient comme juge ad hoc à la Cour internationale de justice dans l’affaire portée par la Gambie contre le Myanmar au sujet du traitement de la minorité rohingya. Un juge ad hoc est désigné pour une affaire particulière lorsqu’un pays partie au litige n’a pas de juge de sa nationalité au sein de la Cour. La Cour internationale de justice précise le statut de Navi Pillay.
Une distinction au cœur des tensions sur le droit
Le prix récompense une carrière institutionnelle, mais il intervient aussi dans un contexte de contestation croissante des juridictions internationales. Le Comité Nobel a présenté son choix comme un rappel du rôle du droit dans la résolution des conflits, alors que des juges et des institutions sont visés par des critiques politiques. La distinction ne règle pas les désaccords sur les décisions de ces organes. Elle souligne plutôt l’enjeu de leur capacité à instruire des affaires et à établir des responsabilités selon des règles communes.
Cette tension concerne aussi l’Afrique du Sud. Pretoria a saisi la Cour internationale de justice dans son affaire contre Israël au titre de la Convention sur le génocide. L’affaire ouverte par la Gambie contre le Myanmar suit, elle aussi, cette voie judiciaire. Ces procédures rappellent que des États africains peuvent mobiliser les institutions internationales comme acteurs du droit, et non seulement comme objets de décisions prises ailleurs.
Cette démarche suscite des débats sur la cohérence et l’impartialité de l’ordre juridique mondial. Les pays africains ont aussi exprimé, au fil des années, des critiques sur la représentation du continent dans les institutions internationales et sur l’application inégale de la justice pénale. Reconnaître cette lecture est essentiel : défendre le droit international ne signifie pas tenir ses institutions pour irréprochables. Cela implique aussi de discuter de leur légitimité et de leur égalité de traitement.
Un écho régional et continental
En Afrique australe, le parcours de Pillay s’inscrit dans une histoire où la lutte politique a également emprunté les voies judiciaires, syndicales et constitutionnelles. L’Afrique du Sud, dont la capitale est Pretoria, est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale de coopération. La distinction ne constitue pas une décision de la SADC, mais elle remet au premier plan une expérience sud-africaine qui nourrit les discussions régionales sur les droits, la responsabilité et l’indépendance des institutions.
À l’échelle continentale, le prix met en avant une juriste africaine dont l’action a marqué plusieurs institutions multilatérales. Il rappelle également que les débats sur la justice internationale ne se limitent pas aux capitales occidentales : des gouvernements africains saisissent des tribunaux, tandis que des juristes du continent contribuent à en façonner les pratiques.
La suite se jouera moins dans le symbole du prix que dans les procédures en cours et la réponse des États aux décisions judiciaires. Pour Pillay, cette reconnaissance relie plusieurs moments de son parcours : défendre des personnes face au pouvoir en Afrique du Sud, contribuer à établir des précédents après le génocide rwandais, puis soutenir le rôle du droit dans des conflits actuels. Pour la région, l’enjeu demeure concret : faire en sorte que les principes proclamés puissent s’appliquer avec la même rigueur, quels que soient les pays et les personnes concernés.