Quand des danseurs racontent l’histoire, leurs corps deviennent aussi des lieux de transmission. À Paris, une soirée réunissant la chorégraphe sénégalaise Germaine Acogny et l’artiste sud-africain Gregory Maqoma met en dialogue deux œuvres, deux générations et des mémoires différentes, sans les fondre en un récit unique.

Le diptyque As We Are est présenté au Théâtre de la Ville, du 12 au 18 octobre 2026. Il associe Joséphine, un solo interprété par Acogny, et Bantu, une création de Maqoma pour douze danseurs. La première mondiale de Bantu a eu lieu à Johannesburg le 30 janvier 2026. La programmation parisienne s’inscrit dans une circulation internationale qui relie notamment le Sénégal, l’Afrique du Sud, le Luxembourg et New York.

Deux trajectoires, deux histoires distinctes

Dans Joséphine, Germaine Acogny fait apparaître la figure de Joséphine Baker, artiste afro-américaine devenue française, engagée dans la Résistance et dans la lutte contre le racisme. Le solo ne prétend pas résumer une vie. Il met plutôt en regard deux femmes, leurs expériences et les assignations auxquelles elles ont dû faire face. La chorégraphie est signée Acogny et Alesandra Seutin, avec une mise en scène de Mikaël Serre.

Le parcours d’Acogny relie plusieurs espaces. Née au Bénin, elle est une artiste franco-sénégalaise et a construit une part essentielle de son travail au Sénégal. À Toubab Dialaw, près de Dakar, elle a cofondé l’École des Sables, centre de formation et de création consacré aux danses africaines traditionnelles et contemporaines. Cette école rassemble des artistes de différents pays et contribue à transmettre des pratiques chorégraphiques au-delà des frontières nationales.

Le second volet, Bantu, porte la signature de Gregory Maqoma, chorégraphe né à Soweto, en Afrique du Sud. Son travail s’appuie sur des expériences et des formes artistiques propres à son parcours. Pour cette pièce, des interprètes de la compagnie sud-africaine Vuyani Dance Theatre et de l’École des Sables participent à une création collective. Le mot « bantu », qui renvoie à des peuples et à des langues d’Afrique subsaharienne, ne suffit pas à désigner une identité homogène : l’œuvre l’emploie comme point de départ pour interroger l’humanité et ce que les corps transmettent.

Ce rapprochement ne rend pas interchangeables les histoires sénégalaise et sud-africaine. Le travail d’Acogny s’inscrit notamment dans la transmission de gestes et dans la construction d’une danse contemporaine ancrée au Sénégal. Celui de Maqoma vient d’un pays dont l’histoire récente a été profondément marquée par l’apartheid, régime de ségrégation raciale aboli au début des années 1990. Le dialogue artistique tient précisément à cette différence : il met en relation des mémoires, sans les confondre.

Une création portée par des institutions africaines

La rencontre entre les deux artistes dépasse l’affiche parisienne. L’École des Sables, fondée par Acogny et Helmut Vogt, est installée à Toubab Dialaw. Elle contribue à la formation de danseurs et à la circulation des œuvres sur le continent. De son côté, Maqoma a fondé Vuyani Dance Theatre en 1999. La compagnie, basée à Johannesburg, développe des créations qui associent danse contemporaine, récits africains et traditions locales.

Ces structures comptent dans un secteur où la création dépend aussi des lieux de répétition, de la formation, des tournées et des financements. Une coproduction internationale peut ouvrir des scènes et des réseaux à une œuvre. Elle pose également la question de la place des équipes africaines dans les décisions artistiques et dans la durée de vie des spectacles. Dans le cas de Bantu, les partenaires annoncés comprennent le Théâtre de la Ville à Paris, les Théâtres de la Ville de Luxembourg et The Joyce Theater à New York.

Le programme parisien prévoit douze interprètes pour Bantu. La distribution fait notamment appel à des danseurs de l’École des Sables et de Vuyani Dance Theatre. Cette composition donne une dimension concrète au dialogue : les liens entre les œuvres passent aussi par la présence de professionnels formés et employés au sein de structures établies au Sénégal et en Afrique du Sud.

Réapproprier les récits, sans effacer les rapports de force

Le choix de Joséphine Baker porte une question particulière. Sa carrière s’est construite entre les États-Unis et la France, dans une époque où les artistes noirs étaient souvent regardés à travers des stéréotypes raciaux. La représenter aujourd’hui par le mouvement permet d’interroger la façon dont les institutions racontent son héritage. Le solo fait aussi entendre le point de vue d’Acogny, artiste africaine qui interprète une figure noire devenue symbole national en France.

Mais une scène européenne n’est pas le seul lieu où cette mémoire se fabrique. La création et la formation se poursuivent au Sénégal et en Afrique du Sud, avec des compagnies, des écoles et des artistes qui construisent leurs propres cadres de travail. La circulation internationale peut leur apporter de la visibilité et des ressources. Elle ne remplace toutefois ni les publics locaux, ni les politiques culturelles, ni les moyens de production nécessaires sur le continent.

Le spectacle évite ainsi de présenter la danse comme une réparation automatique des blessures historiques. Une œuvre peut ouvrir un espace de réflexion et faire circuler des récits. Elle ne supprime pas les inégalités, ni les effets durables de la colonisation et de la ségrégation. L’enjeu est plutôt de voir qui raconte, depuis quel lieu, et comment les artistes peuvent transmettre leur travail à plusieurs publics.

Une tournée à suivre au-delà de Paris

La première de Bantu à Johannesburg, puis les étapes européennes annoncées, rappellent le rôle des tournées dans la visibilité des créations africaines. Elles peuvent rapprocher des scènes de Johannesburg, Dakar, Paris, Luxembourg et New York. La portée de ce réseau dépendra aussi de la possibilité pour les œuvres de revenir devant des publics africains et d’y être discutées dans leurs contextes propres.

La programmation parisienne du 12 au 18 octobre 2026 constitue donc une étape, pas l’aboutissement du projet. Elle met en présence des artistes et des institutions de plusieurs pays, tandis que les deux pièces gardent leurs ancrages distincts. Reste à observer comment As We Are poursuivra sa circulation, et quelle place les partenaires sénégalais et sud-africains occuperont dans les prochaines étapes de sa diffusion.

Pour le public, le diptyque propose moins une leçon d’histoire qu’une rencontre à écouter et à regarder. Les gestes d’Acogny et de Maqoma font passer au premier plan des trajectoires noires longtemps racontées par d’autres. Leur mise en regard rappelle enfin qu’une histoire commune ne se construit pas en effaçant les différences, mais en les faisant dialoguer.