À Abidjan comme dans les autres villes ivoiriennes, une démarche administrative peut encore exiger plusieurs identifiants, des justificatifs répétés et des vérifications séparées. Le projet lancé le 5 octobre 2026 veut réduire ces frictions, mais sa réussite dépendra d’un point essentiel : relier les systèmes existants sans fragiliser la protection des données.
Une étude pour relier les services publics
Le gouvernement ivoirien a lancé, à Abidjan-Plateau, une étude de faisabilité consacrée à une plateforme nationale d’authentification et à un portefeuille d’identité numérique. La cérémonie était présidée par le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Vagondo Diomandé, en présence de Djibril Ouattara, ministre de la Transition numérique et de l’Innovation technologique.
Cette mission s’inscrit dans le Projet d’appui au renforcement de l’administration électronique, ou PARAE. Elle doit préciser les conditions techniques, juridiques et institutionnelles nécessaires à la mise en place du futur dispositif. Les premières recommandations sont attendues d’ici janvier 2027.
L’objectif est de donner à la Côte d’Ivoire une capacité nationale d’authentification numérique. Concrètement, un usager pourrait se connecter à plusieurs services publics avec un mécanisme de confiance commun. L’administration pourrait ensuite vérifier certains attributs, comme l’état civil, sans demander systématiquement la même pièce.
Le portefeuille numérique envisagé fonctionnerait comme un espace sécurisé. Il permettrait à une personne de présenter des informations ou des justificatifs vérifiables auprès d’un service autorisé. Selon les scénarios retenus, ces documents pourraient concerner l’identité, l’état civil, un diplôme, un permis ou d’autres pièces administratives.
Le dispositif n’est toutefois pas encore arrêté. L’étude doit comparer plusieurs options. Elle devra notamment définir le niveau de sécurité requis selon les démarches, les règles d’accès aux données et les modalités de consentement des usagers.
Le RNPP et l’ONECI au centre de l’architecture
La future plateforme ne devrait pas fonctionner comme une base indépendante. Le gouvernement prévoit de s’appuyer sur les infrastructures déjà développées par l’Office national de l’état civil et de l’identification, l’ONECI, ainsi que sur le Registre national des personnes physiques, ou RNPP.
Créé pour rassembler les données d’identification des personnes vivant en Côte d’Ivoire, le RNPP associe notamment un Numéro national d’identification à chaque personne enregistrée. Ce numéro constitue un repère commun pour les démarches publiques et privées, sous réserve des règles applicables à chaque usage.
L’ONECI présente aujourd’hui le RNPP comme un socle de l’identité juridique et numérique. En mai 2026, l’institution a réuni à Yamoussoukro plusieurs acteurs du projet afin d’évaluer ses performances, ses contraintes et ses perspectives. Les échanges ont porté sur l’identité, l’état civil, les flux migratoires et l’interopérabilité des systèmes.
La Côte d’Ivoire dispose aussi déjà de services numériques liés à l’identification. L’application MyONECI+ propose notamment une carte d’identité numérique équivalente au titre physique pour les citoyens ivoiriens concernés. Le futur portefeuille devra donc clarifier son articulation avec ces outils, plutôt que créer une nouvelle expérience parallèle.
Cette exigence d’interopérabilité est déterminante. Elle désigne la capacité de systèmes différents à échanger des informations selon des règles communes. Sans elle, chaque ministère conserverait son propre compte, ses propres fichiers et ses propres procédures. Le bénéfice pour l’usager resterait alors limité.
Un gain possible pour les usagers, avec des garde-fous
Pour les citoyens, le premier avantage attendu concerne le temps et le nombre de justificatifs. Une personne pourrait, par exemple, autoriser un service à vérifier une information déjà détenue par une autre administration. Elle éviterait ainsi plusieurs déplacements ou le dépôt répété de copies de documents.
Les effets ne seraient pas identiques pour tous. Dans les grands centres urbains, les usagers déjà équipés d’un téléphone compatible pourraient adopter rapidement ces services. Dans les zones rurales, l’accès dépendrait davantage de la couverture réseau, du coût de la connexion, de la disponibilité des équipements et de l’accompagnement humain.
Les personnes âgées, les usagers peu alphabétisés ou ceux qui ne possèdent pas de smartphone devront également conserver des voies d’accès alternatives. Une administration numérique réellement inclusive ne peut pas transformer la maîtrise d’un outil en condition d’accès aux droits.
La sécurité constitue l’autre enjeu majeur. Une identité numérique mal protégée peut exposer ses utilisateurs à l’usurpation, au profilage ou à la circulation excessive de données personnelles. Le futur système devra donc limiter les informations transmises à ce qui est strictement nécessaire pour chaque démarche.
Les autorités devront aussi préciser qui pourra consulter quelles données, pendant combien de temps et avec quelles possibilités de recours. La traçabilité des accès, la notification des usages sensibles et la correction des erreurs seront essentielles pour installer la confiance.
Dans ce domaine, l’authentification ne doit pas être confondue avec la simple existence d’un registre. Un registre indique qu’une personne est connue du système. L’authentification permet de vérifier qu’elle est bien la personne qui tente d’accéder à un service. Cette différence explique pourquoi une infrastructure commune exige des normes, des mécanismes de sécurité et des responsabilités clairement réparties.
Une brique de l’administration numérique ivoirienne
Le projet s’inscrit dans une transformation plus large de l’administration ivoirienne. Les infrastructures publiques numériques regroupent généralement plusieurs briques partagées : identité, paiements, échange sécurisé de données et services de confiance. Leur intérêt repose sur la mutualisation, car plusieurs administrations peuvent utiliser les mêmes fondations au lieu de développer des solutions isolées.
La stratégie numérique portée par le ministère de la Transition numérique et de l’Innovation technologique prévoit justement de prioriser des services publics à fort impact. L’identité numérique peut servir de point d’entrée à ces démarches, mais elle ne suffira pas à elle seule. Les administrations devront aussi revoir leurs procédures internes et la qualité de leurs bases de données.
Le secteur économique pourrait également être concerné. Une identité vérifiable peut simplifier certaines opérations bancaires, l’accès à des services financiers, les formalités d’entreprise ou la signature de documents. Elle peut aussi réduire la fraude, à condition que les usages privés restent encadrés par la loi et par un consentement compréhensible.
Un chantier régional à surveiller
La Côte d’Ivoire avance dans un espace ouest-africain où la circulation des personnes, les services financiers numériques et les échanges commerciaux dépassent les frontières nationales. La CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, travaille depuis plusieurs années sur la mobilité et la reconnaissance de documents entre ses membres.
À terme, l’interopérabilité nationale pourrait donc devenir un enjeu régional. Les systèmes ivoiriens devront protéger la souveraineté des données tout en restant capables d’échanger certains éléments avec des dispositifs compatibles. Cette perspective concerne notamment les travailleurs mobiles, les étudiants, les commerçants et les entreprises opérant dans plusieurs pays.
La prochaine étape sera la publication des recommandations attendues en janvier 2027. Elles permettront de savoir si le projet privilégie une architecture centralisée, un modèle fédéré entre administrations ou une combinaison des deux. Elles devront aussi préciser le calendrier, les coûts, les responsabilités et les garanties offertes aux usagers.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse donc la création d’une application. Il s’agit de construire une relation numérique plus simple entre l’État, les citoyens et les entreprises. Cette relation ne sera durable que si elle associe efficacité administrative, accès équitable, contrôle des usages et confiance dans les institutions qui détiennent les données.