Dix ans après les premières mobilisations anglophones, le Cameroun reste confronté aux conséquences d’un désaccord qui avait commencé sur les bancs des tribunaux et dans les salles de classe. À Bamenda comme à Buea, les revendications portaient d’abord sur la langue de travail, la formation des magistrats et la préservation du système de Common law, c’est-à-dire le droit d’inspiration britannique appliqué dans les régions anglophones.
Une crise née dans les tribunaux et les écoles
Le 6 octobre 2016, des avocats du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ont lancé une mobilisation contre ce qu’ils considéraient comme un recul des garanties accordées au système juridique anglophone. Le mouvement a ensuite pris une forme plus visible dans la rue, avec des rassemblements à Bamenda le 8 novembre, puis à Buea le 10 novembre.
Cette distinction chronologique est importante. Le 6 octobre correspond au début de la campagne de protestation et aux premières actions coordonnées. Les marches publiques d’avocats documentées par le ministère camerounais de la Justice se sont tenues, elles, les 8 et 10 novembre 2016. Le rapport officiel consacré à la crise anglophone confirme cette séquence.
Les juristes dénonçaient notamment la nomination, dans les juridictions anglophones, de magistrats formés principalement au droit civil francophone. Ils réclamaient aussi une meilleure traduction des textes, une présence accrue de spécialistes de la Common law et une prise en compte effective du bilinguisme reconnu par la Constitution camerounaise.
Le problème ne se limitait pas à la langue des audiences. Pour de nombreux avocats, il touchait à la méthode juridique elle-même. La Common law repose sur une tradition, des références et des pratiques différentes de celles du droit civil. Dans les tribunaux, la difficulté pouvait donc concerner à la fois le vocabulaire, les procédures et la compréhension des attentes des justiciables.
Un autre point de tension concernait l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires, l’OHADA. Cette organisation regroupe plusieurs États africains autour de règles communes pour sécuriser le droit commercial. Des avocats anglophones estimaient alors que l’absence de versions anglaises accessibles de certains textes contredisait l’exigence de bilinguisme du Cameroun.
De la mobilisation professionnelle à la contestation sociale
À Bamenda, des avocats ont marché en robe jusqu’au tribunal avant de se diriger vers des lieux publics comme T Junction et Liberty Square. Le mouvement se voulait pacifique. Des témoins et des organisations de défense des droits humains ont toutefois fait état de l’usage de gaz lacrymogènes et d’arrestations lors de plusieurs rassemblements.
Quelques jours plus tard, les enseignants ont rejoint la contestation. Ils dénonçaient l’affectation d’enseignants francophones dans des établissements anglophones, les difficultés de fonctionnement des universités de Buea et de Bamenda, ainsi que ce qu’ils percevaient comme une marginalisation progressive de leur système éducatif.
La mobilisation a donc changé d’échelle. Elle ne concernait plus seulement les professionnels du droit. Des étudiants, des syndicats et une partie de la société civile ont commencé à porter des revendications plus larges sur la gouvernance, l’emploi, l’accès aux services publics et la place des régions anglophones dans l’État camerounais.
Human Rights Watch a décrit la répression des premières manifestations comme un facteur d’aggravation de la crise. Amnesty International a, de son côté, demandé une enquête sur l’usage d’une force excessive lors de rassemblements à Bamenda en décembre 2016. Les organisations ne documentent pas tous les événements avec les mêmes méthodes, mais elles convergent sur un point : la réponse sécuritaire a contribué à transformer une contestation corporatiste en crise politique.
Le tournant de 2017 et l’installation de la violence
Au début de 2017, les appels aux journées « villes mortes », les boycotts scolaires et les coupures d’internet ont installé un climat de confrontation durable. Les autorités ont procédé à des arrestations et ont limité la circulation de l’information. Dans le même temps, des groupes séparatistes ont progressivement remplacé les revendications initiales par un projet de rupture avec le Cameroun.
La dynamique s’est ensuite militarisée. Des affrontements ont opposé les forces de défense et de sécurité à des groupes armés réclamant la création d’un État indépendant dans les deux régions anglophones. Les civils se sont retrouvés entre les injonctions des séparatistes, les opérations des forces gouvernementales et les conséquences économiques des restrictions de circulation.
La crise a durement touché les familles, mais ses effets ne sont pas uniformes. À Bamenda et dans les autres centres urbains, les commerces, les transports et les établissements scolaires ont été directement affectés. Dans les zones rurales, l’accès aux marchés, aux soins et aux administrations est devenu plus irrégulier. Les travailleurs de l’économie informelle ont souvent subi une perte immédiate de revenus, tandis que les entreprises formelles ont dû réduire leurs activités ou déplacer une partie de leurs opérations.
Les enfants et les enseignants ont également payé un prix élevé. Les attaques contre les écoles par des groupes armés, comme les opérations militaires dans certaines localités, ont contribué à interrompre la scolarité. Cette situation a fragilisé une génération d’élèves dans des régions où l’enseignement anglophone constituait précisément l’un des symboles les plus importants de l’identité institutionnelle locale.
Un contentieux national aux effets régionaux
Le conflit anglophone reste une affaire camerounaise, mais il s’inscrit dans un espace régional marqué par la circulation des personnes entre le Cameroun et le Nigeria. Les déplacements de populations, les échanges commerciaux et les liens familiaux traversent la frontière. Toute dégradation durable dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest produit donc des effets au-delà du territoire camerounais.
Le Cameroun appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, qui réunit six États autour d’un espace économique et monétaire commun. Pourtant, la gestion politique et sécuritaire de la crise relève d’abord des institutions camerounaises. La CEMAC et l’Union africaine disposent d’un rôle régional, mais aucune solution durable ne peut être imposée de l’extérieur sans répondre aux griefs exprimés localement.
Le dialogue national organisé en 2019 a débouché sur l’adoption d’un statut spécial pour le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Cette mesure devait offrir davantage de marges de décision aux régions concernées, notamment dans les domaines de l’éducation, de la justice et du développement local. Sa portée dépend toutefois de sa mise en œuvre concrète et de la confiance des populations.
Dix ans après le début de la mobilisation, la question centrale demeure donc celle de la confiance. Les revendications sur la langue et la justice ont ouvert un débat plus profond sur la représentation, la décentralisation et l’égalité entre les composantes du Cameroun. La suite de la crise dépendra autant de la sécurité que de la capacité des institutions à garantir, dans les faits, le bilinguisme, l’autonomie locale et l’accès aux services publics dans les régions anglophones.