Dans l’espace UEMOA, la protection sociale reste largement liée à l’emploi formel. Or, la majorité des travailleurs exercent dans l’agriculture, le commerce, l’artisanat ou les services indépendants. La nouvelle stratégie régionale adoptée à Dakar veut réduire cet écart au cours des dix prochaines années.

Une décision régionale face à une couverture encore très inégale

Le Conseil des ministres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui réunit huit pays partageant un espace économique et monétaire commun, a approuvé le 2 octobre 2026 la Stratégie régionale de protection sociale pour la période 2026-2035. La décision a été prise lors de la troisième session ordinaire de l’année, tenue à Dakar, au Sénégal.

Le texte avait été préparé plusieurs mois auparavant. Les ministres chargés de la protection sociale des États membres l’avaient approuvé le 8 mai 2025, avant son examen par le Conseil des ministres. La stratégie doit désormais servir de cadre commun aux politiques conduites au Bénin, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, en Guinée-Bissau, au Mali, au Niger, au Sénégal et au Togo.

L’objectif affiché est double. Il s’agit d’abord de consolider les dispositifs existants. Il faut ensuite élargir leur accès aux personnes qui restent en dehors des régimes classiques. La stratégie prévoit notamment un renforcement des cadres institutionnels, une meilleure coordination entre les administrations et une prise en compte plus systématique des populations vulnérables.

La Commission de l’UEMOA présente cette orientation dans un contexte marqué par une faible couverture de la sécurité sociale. Selon les données disponibles dans les ressources documentaires de l’Union, plus de 90 % de la population des huit États membres ne bénéficient d’aucune forme de sécurité sociale. Ce chiffre régional repose sur des données et des estimations qui ne sont pas toutes de la même période. Il donne toutefois une indication claire sur l’ampleur du défi.

Les dispositifs mutualistes créés par les communautés, les associations professionnelles ou les organisations locales jouent déjà un rôle. Cependant, nombre d’entre eux évoluent encore dans un cadre juridique et financier fragile. La réglementation régionale de la mutualité sociale, adoptée en 2009, devait contribuer à mieux organiser ces initiatives. Son application reste néanmoins inégale selon les pays.

Le poids de l’économie informelle complique l’extension des droits

Le principal obstacle tient à la structure des marchés du travail. Les résultats de l’Enquête régionale intégrée sur l’emploi et le secteur informel, menée en 2017 et 2018 avec les instituts nationaux de statistique et Afristat, montrent un taux de chômage régional moyen de 4 %. Ce chiffre relativement bas masque une forte précarité de l’emploi.

Le sous-emploi atteignait 31,1 %. Près de 92 % des actifs travaillaient dans l’économie informelle, contre seulement 8 % dans le secteur formel. Or, les mécanismes de retraite, d’assurance maladie ou d’indemnisation sont généralement plus faciles à organiser pour les salariés déclarés.

Cette situation concerne des profils très différents. À Dakar ou à Abidjan, elle touche les vendeurs, les conducteurs, les livreurs, les artisans et les travailleurs des petits services. Dans les zones rurales du Mali, du Niger, du Burkina Faso ou du nord du Sénégal, elle concerne aussi les producteurs agricoles et les travailleurs saisonniers. Les femmes, souvent présentes dans le petit commerce et la transformation alimentaire, peuvent en outre cumuler faibles revenus, absence de retraite et accès limité au crédit.

Le faible chômage statistique ne signifie donc pas que les ménages disposent d’une protection suffisante. Une maladie, une grossesse, un accident de travail ou une mauvaise saison agricole peut rapidement réduire les revenus d’une famille. Les épisodes climatiques extrêmes et les tensions sur les prix alimentaires ajoutent une pression supplémentaire.

Des expériences nationales offrent déjà des points d’appui

La stratégie régionale ne part pas de zéro. Plusieurs États de l’UEMOA disposent de caisses de retraite, de programmes d’assurance maladie et de filets sociaux. Les résultats restent variables, mais certaines réformes fournissent des exemples utiles pour les autres pays.

Au Bénin, le programme Assurance pour le renforcement du capital humain, connu sous le sigle ARCH, cible notamment les personnes pauvres et les travailleurs de l’économie informelle. Son dispositif comprend quatre volets : l’assurance maladie, la formation professionnelle, l’accès au crédit et l’assurance retraite.

L’État béninois prend totalement en charge l’assurance maladie des personnes considérées comme extrêmement pauvres. Il prévoit aussi une prise en charge partielle pour les personnes pauvres qui ne relèvent pas de cette catégorie. Le programme vise les secteurs de l’agriculture, du commerce, du transport, de l’artisanat, des arts et de la culture.

Selon l’Agence nationale de protection sociale du Bénin, ARCH ambitionne notamment de faciliter l’accès aux soins d’environ 4,3 millions de personnes et de permettre à près de 2 millions d’acteurs de l’informel de souscrire une pension de retraite. Ces objectifs constituent des cibles opérationnelles. Ils ne doivent pas être confondus avec un bilan définitif de couverture.

En Côte d’Ivoire, le Programme d’investissement en protection sociale dans les secteurs agricole et informel, ou PIPS, a été adopté en octobre 2025 puis lancé officiellement le 2 décembre de la même année. Il vise à rapprocher les producteurs agricoles et les travailleurs informels de la Couverture maladie universelle et du Régime social des travailleurs indépendants.

Le programme ivoirien cible plus de 5 millions d’acteurs agricoles, artisanaux et informels. Son déploiement doit toutefois tenir compte des revenus irréguliers, de la mobilité des travailleurs et de la capacité réelle des ménages à payer des cotisations. Dans les filières agricoles, la question du calendrier des prélèvements sera déterminante, car les revenus sont souvent concentrés sur quelques périodes de l’année.

Le financement et l’accès aux services seront décisifs

Adopter un cadre commun ne suffira pas. La réussite de la stratégie dépendra de la capacité des États à financer durablement les prestations et à simplifier l’inscription des bénéficiaires. Elle dépendra aussi de la qualité des services proposés.

Une assurance maladie peu accessible, avec des centres éloignés, des médicaments indisponibles ou des restes à charge élevés, risque de décourager les ménages. De même, un régime de retraite difficile à comprendre restera peu attractif pour les travailleurs qui changent régulièrement d’activité.

L’UEMOA devra donc rapprocher la protection sociale des politiques de santé, d’emploi, d’agriculture et de développement local. La Commission a déjà engagé des actions communes dans la réglementation pharmaceutique, la prévention des épidémies et la réponse sanitaire aux frontières. Ces efforts peuvent renforcer la cohérence régionale, à condition d’être reliés aux réalités des territoires.

La question de la portabilité des droits sera également importante. Un travailleur qui passe du Togo au Bénin, ou de la Côte d’Ivoire au Burkina Faso, ne devrait pas perdre les droits constitués dans son pays d’origine. La mobilité régionale rend ce sujet particulièrement concret pour les commerçants, les transporteurs et les travailleurs saisonniers.

Une feuille de route qui sera jugée sur ses résultats

La stratégie 2026-2035 donne à l’UEMOA une échéance commune. Son intérêt sera mesuré par des résultats vérifiables : davantage de personnes inscrites, des cotisations adaptées aux revenus, des prestations effectivement versées et une meilleure protection face aux crises sanitaires, économiques ou climatiques.

Le prochain enjeu sera la traduction de ce cadre régional dans les budgets et les programmes nationaux. Les écarts entre les capitales, les villes secondaires et les zones rurales devront être suivis avec précision. La progression de la couverture ne pourra pas être évaluée uniquement à partir des annonces officielles.

Pour l’UEMOA, le chantier dépasse donc la seule question administrative. Il touche à la stabilité des ménages, à la productivité du travail et à la confiance dans les institutions publiques. Entre 2026 et 2035, la promesse régionale devra surtout se vérifier dans la vie quotidienne des travailleurs qui restent aujourd’hui en dehors des systèmes formels.