À Kampala, les armées africaines cherchent à élargir leur réponse aux crises. Pendant quatre jours, du 5 au 8 octobre 2026, des responsables militaires de 14 pays se réunissent pour examiner des missions qui ne relèvent pas directement de la guerre classique. Catastrophes naturelles, pandémies, cyberattaques ou protection des infrastructures occupent une place croissante dans les agendas de défense.

Une conférence dans une région déjà sous pression

La rencontre se tient en Ouganda, un pays d’Afrique de l’Est fortement engagé dans les dispositifs régionaux de sécurité. Kampala participe notamment aux opérations de soutien à la paix en Somalie et mène, avec les forces congolaises, l’opération Shujaa dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), contre les Forces démocratiques alliées, connues sous le sigle ADF.

Cette présence militaire donne un relief particulier aux discussions. L’Ouganda doit répondre à des menaces qui traversent les frontières, tout en coopérant avec des États voisins dont les priorités et les intérêts ne sont pas toujours identiques. Dans la région des Grands Lacs, la circulation des groupes armés, des armes et des populations déplacées oblige les gouvernements à coordonner davantage leurs services.

La conférence est organisée par le ministère ougandais de la Défense et des Anciens combattants ainsi que par les Uganda People’s Defence Forces, l’armée nationale. Elle se déroule au Speke Resort Munyonyo, à Kampala. Les autorités ougandaises présentent cette initiative comme une première rencontre continentale consacrée aux « opérations militaires autres que la guerre », généralement désignées par l’acronyme anglais MOOTW.

Des missions qui dépassent le champ de bataille

Le terme recouvre des interventions très différentes. Il peut s’agir de secourir des populations après une inondation, un glissement de terrain ou une autre catastrophe naturelle. Il peut aussi désigner le soutien logistique apporté lors d’une crise sanitaire, la sécurisation d’un site stratégique ou l’assistance aux autorités civiles après une attaque.

Les technologies occupent une place centrale dans les échanges. Les participants doivent aborder la cybersécurité, l’intelligence artificielle et l’usage des drones. Ces outils peuvent améliorer la surveillance des frontières, la recherche de personnes disparues ou l’acheminement de secours. Ils soulèvent aussi des questions sur la protection des données, la responsabilité des opérateurs et le contrôle des décisions automatisées.

La protection des espaces maritimes figure également au programme. Pour les États côtiers, elle concerne la surveillance des ports, la lutte contre les trafics et la sécurisation des routes commerciales. Pour les pays enclavés, comme l’Ouganda, la question se pose autrement. Elle passe par la protection des axes de transport, des points de passage frontaliers, des réseaux électriques et des infrastructures numériques qui relient les économies nationales.

Kampala défend une coordination africaine

Les autorités ougandaises veulent promouvoir une réponse commune. Leur proposition repose sur plusieurs éléments : des principes partagés, des règles d’engagement plus claires, des formations communes et un meilleur échange du renseignement. Des commandants de missions de paix, des représentants de l’Union africaine et des organisations régionales doivent aussi prendre part aux discussions.

L’enjeu consiste à éviter que chaque crise soit traitée séparément. Une pandémie peut perturber les transports et l’approvisionnement. Une attaque contre un réseau informatique peut bloquer un service public. Une catastrophe climatique peut provoquer des déplacements de population et accentuer les tensions locales. Dans ces situations, l’armée ne peut pas agir seule. Elle doit travailler avec les services de santé, les collectivités, la police, les opérateurs privés et les organisations humanitaires.

Cette approche implique toutefois de définir les limites de l’intervention militaire. Le soutien aux autorités civiles ne doit pas supprimer leurs compétences. La surveillance numérique ne peut pas se développer sans garanties sur les libertés publiques. La sécurisation d’une infrastructure essentielle ne doit pas devenir un prétexte à une présence permanente de l’armée dans la vie quotidienne.

Les organisateurs annoncent donc des échanges sur la responsabilité juridique et éthique des militaires. Ce volet sera déterminant. Les opérations menées hors du champ de bataille peuvent être moins visibles, mais elles exposent aussi les forces engagées à des risques de dérapage, notamment lors du contrôle des foules, de la surveillance des communications ou de la gestion des frontières.

Une initiative encore à traduire en décisions

À ce stade, le cadre défendu par Kampala n’est pas un mécanisme africain adopté. La conférence doit d’abord permettre de comparer les expériences nationales et de dégager des pistes de coopération. La suite dépendra de la capacité des participants à transformer les déclarations de principe en procédures concrètes.

La question du financement sera centrale. Des formations communes, des systèmes de communication sécurisés et des moyens de secours nécessitent des budgets durables. Les écarts de capacités entre les armées africaines restent importants. Certains États disposent de moyens aériens et numériques avancés. D’autres concentrent leurs ressources sur la surveillance terrestre et la sécurité intérieure.

Le partage du renseignement posera un autre problème. Les États acceptent difficilement de transmettre des informations sensibles, surtout lorsque les relations politiques sont tendues. La coopération devra donc préciser qui collecte les données, qui y accède et comment les informations sont vérifiées avant toute intervention.

Un test pour les organisations régionales

La portée de la réunion dépassera le seul Ouganda si elle parvient à rapprocher les dispositifs existants. L’Union africaine dispose déjà d’outils de prévention des conflits et de soutien à la paix. Les communautés économiques régionales, comme la Communauté d’Afrique de l’Est, la Communauté économique des États de l’Afrique centrale ou la Communauté de développement de l’Afrique australe, possèdent également leurs mécanismes de sécurité.

Le défi sera d’éviter les doublons. Une réponse efficace doit préciser le rôle de chaque niveau : autorités nationales, organisation régionale et Union africaine. Elle doit aussi associer les populations concernées. Les besoins d’une capitale connectée ne sont pas ceux d’une zone rurale éloignée, d’un corridor commercial ou d’une frontière traversée quotidiennement par des travailleurs et des commerçants.

La conférence de Kampala ouvre donc un débat plus large sur l’évolution de la sécurité en Afrique. Les armées sont appelées à répondre à des crises multiples, mais cette extension de leurs missions exige des règles, un contrôle civil et une coopération adaptée aux réalités de chaque région. Les prochaines étapes permettront de voir si l’initiative ougandaise débouche sur un cadre continental ou reste une plateforme de dialogue.