À Port-Bouët, au sud d’Abidjan, la disparition du quartier Zimbabwe ne s’est pas limitée à la destruction de logements. Elle a aussi déplacé des activités, interrompu des parcours scolaires et alourdi les dépenses de familles qui vivaient parfois sans loyer depuis plusieurs décennies.
Le 2 juin 2026, les services du District autonome d’Abidjan ont lancé la démolition de Vridi 3, un secteur communément appelé Zimbabwe. L’opération a vidé un site situé à proximité du port autonome d’Abidjan. Plusieurs habitants affirment toutefois attendre encore une solution durable de relogement ou d’accompagnement.
Une opération inscrite dans la réorganisation d’Abidjan
Le District autonome d’Abidjan présente ces opérations comme une réponse aux occupations jugées irrégulières, à l’insalubrité et aux risques liés à certains sites urbains. Dans une mise en demeure adressée aux habitants en juillet 2024, ses services avaient déjà décrit Zimbabwe comme une zone ne respectant pas les normes d’urbanisme et présentant, selon eux, un danger pour les résidents.
Le quartier a finalement été détruit près de deux ans plus tard. Des engins ont commencé à raser les habitations dès les premières heures du 2 juin 2026, alors que des familles tentaient encore de récupérer leurs effets personnels. L’Agence ivoirienne de presse a confirmé le lieu, la date et l’intervention des services du District.
Cette séquence s’inscrit dans une politique plus large de réaménagement de la métropole ivoirienne. Depuis 2024, plusieurs quartiers d’Abidjan ont été concernés par des opérations de déguerpissement, terme utilisé pour désigner l’évacuation de personnes installées sur un site, suivie ou non de la destruction des constructions.
À Port-Bouët, le quartier Abattoir avait déjà été démoli en juin 2024. D’autres opérations ont concerné des secteurs de Yopougon, d’Attécoubé ou encore les abords de l’aéroport. Les autorités mettent en avant la sécurité, l’assainissement et la maîtrise de l’occupation urbaine. Les habitants, eux, demandent que ces objectifs soient accompagnés de solutions concrètes.
Des familles repoussées vers la périphérie
Pour les personnes expulsées, la principale difficulté commence après le départ. À Zimbabwe, certains ménages disent avoir dû rejoindre Anyama ou d’autres communes périphériques, parfois à plus d’une heure de trajet de leur ancien lieu de vie.
Le changement pèse d’abord sur le budget. Des familles qui occupaient un logement familial, une chambre attenante à un commerce ou un petit local doivent désormais payer un loyer. À cette dépense s’ajoutent les transports, les charges d’eau et d’électricité, ainsi que les frais liés à la scolarité.
Le déplacement affecte aussi les activités économiques. Dans ce secteur proche du port et des axes de circulation, les habitants exerçaient des métiers liés au commerce, à la pêche, au transport, à la restauration ou aux petits services. En quittant le quartier, ils perdent une partie de leur clientèle et de leurs réseaux professionnels.
Les ménages qui ne peuvent pas louer un logement se tournent vers des proches. Cette solution évite la rue, mais elle crée une autre pression. Plusieurs familles doivent partager un espace réduit, parfois dans des conditions qui compliquent la vie quotidienne et la cohabitation.
Le collectif représentant les personnes déguerpies affirme également que des enfants ont cessé d’aller à l’école. Le changement de commune, les frais de transport et l’absence de place dans un nouvel établissement peuvent interrompre une scolarité. Les effets sont particulièrement lourds pour les familles monoparentales, les personnes âgées et les travailleurs de l’économie informelle.
La promesse de logements reste attendue
Le gouvernement ivoirien a annoncé la construction de 12 000 logements à loyer modéré sur deux sites, à Songon et le long de l’autoroute du Nord. Cette annonce vise les populations touchées par plusieurs opérations de déguerpissement à Abidjan.
La mesure ouvre une perspective, mais elle ne règle pas immédiatement les urgences. Entre une annonce de programme immobilier et la remise effective des clés, les ménages doivent continuer à se loger, à travailler et à scolariser leurs enfants. Le calendrier de construction, les critères d’éligibilité et le niveau réel des loyers restent donc déterminants.
Le gouvernement a aussi engagé des actions sociales ponctuelles. Le 23 juin 2026, le ministère de la Cohésion nationale, de la Solidarité et de la Lutte contre la pauvreté a distribué des vivres et des biens essentiels à des familles affectées dans plusieurs quartiers de Port-Bouët, dont Vridi 3, le site correspondant à Zimbabwe.
Cette aide répond à une urgence, mais elle ne remplace pas un dispositif de relogement. Les habitants demandent notamment un recensement transparent, une indemnisation lorsque les conditions légales sont réunies, ainsi qu’un accompagnement adapté aux locataires, aux propriétaires, aux commerçants et aux travailleurs sans titre foncier formel.
Un enjeu de méthode pour la capitale économique
Le débat dépasse le seul cas de Zimbabwe. Abidjan connaît une forte pression foncière et démographique. Les quartiers proches du port, de l’aéroport, des grands axes et des zones industrielles sont particulièrement recherchés. Ils concentrent à la fois des emplois, des infrastructures stratégiques et des habitats construits progressivement.
Pour les autorités, maintenir ces espaces en sécurité et améliorer l’assainissement est un enjeu légitime. Pour les habitants, la question est de savoir qui bénéficie de la transformation urbaine et qui en supporte le coût. Une ville modernisée ne peut être évaluée uniquement à ses routes, ses immeubles ou ses espaces libérés. Elle doit aussi être jugée à la capacité des ménages déplacés à reconstruire leur vie.
La trajectoire de Port-Bouët montre enfin les limites d’une réponse exclusivement fondée sur la destruction. Sans information préalable suffisamment claire, sans mécanisme de recours et sans solution disponible avant le départ, une opération de sécurisation peut devenir une crise sociale pour les familles concernées.
Une question suivie au niveau régional
La Côte d’Ivoire demeure l’un des pôles économiques de l’Afrique de l’Ouest et un membre central de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO. Les choix faits à Abidjan intéressent donc d’autres métropoles confrontées à la croissance urbaine, à la pression foncière et à l’extension de l’habitat informel.
Le prochain test sera la mise en œuvre des logements annoncés et la capacité des pouvoirs publics à établir un accompagnement différencié. Les propriétaires, les locataires, les commerçants et les personnes hébergées n’ont pas les mêmes besoins. De même, un ménage installé près de son emploi ne peut pas être traité comme une famille ayant déjà quitté la zone d’activité.
À Yamoussoukro comme à Abidjan, la question est désormais claire : comment produire une ville mieux organisée sans éloigner durablement ceux qui la font fonctionner ? La réponse dépendra moins des annonces que du suivi concret des familles déplacées après la démolition de Zimbabwe.