À Mekelle, la bataille pour un aéroport dépasse déjà la question militaire. Elle teste la solidité de l’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022, et ravive le risque d’un nouvel embrasement dans la Corne de l’Afrique.
Un front qui se déplace autour de Mekelle
Les forces fédérales éthiopiennes ont repris le contrôle de l’aéroport Alula Aba Nega, situé près de Mekelle, selon plusieurs témoignages recueillis le 3 octobre 2026. L’information n’a toutefois pas été confirmée immédiatement par le gouvernement fédéral ni par le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF.
La situation reste donc partiellement incertaine. Les réseaux téléphoniques et Internet fonctionnent de manière très perturbée dans la région. Ces coupures compliquent la vérification indépendante des mouvements de troupes et du contrôle réel de la capitale régionale.
La reprise de l’aéroport constitue un revers pour les forces tigréennes. Elle ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que Mekelle est entièrement passée sous contrôle fédéral. Des tirs ont encore été signalés aux abords de la ville, tandis que des habitants redoutent des pillages et de nouvelles arrestations.
Les autorités fédérales combattent avec l’appui d’une formation tigréenne rivale, souvent désignée sous le nom de Tigray Peace Force. Cette force rassemble notamment d’anciens combattants opposés au TPLF. Sa présence modifie la nature du rapport de force. Le conflit oppose désormais plusieurs pôles tigréens, et non plus seulement Addis-Abeba à une administration régionale unifiée.
Le Tigré reste marqué par la guerre de 2020 à 2022
Le nouvel affrontement intervient dans une région qui n’a jamais totalement retrouvé une vie normale depuis la guerre déclenchée en novembre 2020. Le conflit avait opposé le gouvernement fédéral au TPLF, avec l’intervention de forces érythréennes et de groupes armés venus de régions voisines.
En novembre 2020, l’armée éthiopienne avait pris Mekelle. Sept mois plus tard, les forces tigréennes avaient repris la capitale régionale lors d’une contre-offensive. Cette séquence rappelle une réalité essentielle : occuper une ville ne suffit pas à stabiliser un territoire montagneux, vaste et politiquement fragmenté.
L’accord de Pretoria avait instauré une cessation permanente des hostilités. Négocié sous l’égide de l’Union africaine, il prévoyait notamment le désarmement progressif des combattants, le rétablissement des services publics et l’accès humanitaire. L’organisation continentale continue de considérer cet accord comme le cadre central de la paix en Éthiopie.
La reprise des combats montre cependant les limites de sa mise en œuvre. Le désarmement reste incomplet. Le retour des déplacés avance lentement. Plusieurs zones demeurent affectées par les tensions foncières, les rivalités politiques et la présence de forces armées.
Une crise militaire, mais surtout une urgence civile
Les conséquences humaines apparaissent déjà dans les structures de santé. Médecins sans frontières a indiqué que les hôpitaux de Korem et d’Alamata avaient accueilli plus de 420 blessés de guerre entre le 22 et le 25 septembre 2026. Dans la ville de Shire, plus de 300 blessés avaient été pris en charge à la même date.
Ces chiffres doivent être attribués à l’organisation médicale et restent difficiles à compléter par des données indépendantes, en raison des restrictions de circulation et des coupures de communication. Ils donnent toutefois une indication claire sur l’intensité des combats dans le sud et le nord-ouest du Tigré.
À Alamata, MSF a suspendu une partie de ses activités pour des raisons de sécurité. Cette décision ne concerne pas uniquement les blessés. Elle affecte aussi les femmes enceintes, les enfants, les personnes vivant avec une maladie chronique et les patients qui dépendent de traitements réguliers.
Dans les zones rurales, l’impact est souvent plus lourd qu’à Mekelle. Les habitants doivent parcourir de longues distances pour atteindre un hôpital. Les routes peuvent être coupées par les combats ou les barrages. Les pharmacies manquent de médicaments. Les familles séparées par les déplacements ne savent parfois pas où se trouvent leurs proches.
La crise touche également l’économie locale. Les commerçants ne peuvent plus garantir l’approvisionnement en carburant et en denrées. Les agriculteurs risquent de perdre une saison de production. Les salariés du secteur formel voient les services publics ralentir, tandis que les travailleurs de l’économie informelle dépendent directement de la circulation entre les villes et les campagnes.
Le risque d’une extension à la Corne de l’Afrique
La détérioration des relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée ajoute une dimension régionale au conflit. Addis-Abeba accuse Asmara de soutenir les forces tigréennes. Les autorités érythréennes rejettent ces accusations. Dans ce contexte, chaque mouvement militaire au Tigré peut être interprété comme une préparation à un affrontement plus large.
Les tensions ne s’arrêtent pas à la frontière érythréenne. Le Tigré se trouve au contact de l’Afar et de l’Amhara, deux régions déjà impliquées dans les conflits précédents. Des populations déplacées, des territoires disputés et des forces armées concurrentes rendent toute progression militaire plus difficile à contenir.
L’Égypte et le Soudan suivent également la situation avec attention. Les relations entre Addis-Abeba, Khartoum et Le Caire sont déjà tendues autour du barrage de la Renaissance et de la guerre au Soudan. Une nouvelle crise au Tigré pourrait donc se combiner avec les rivalités existantes dans le bassin du Nil et la mer Rouge.
Pour l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique, cette évolution représente un défi direct. L’organisation régionale doit composer avec la guerre au Soudan, les tensions entre l’Éthiopie et la Somalie et la fragilité des relations entre plusieurs capitales de la région.
Les prochains signaux à surveiller
Le premier indicateur sera le contrôle effectif de Mekelle. La prise d’un aéroport peut faciliter les opérations militaires, mais elle ne signifie pas que les quartiers urbains, les routes et les administrations sont sécurisés.
Le deuxième concerne les communications. Leur rétablissement permettrait de vérifier les informations, de retrouver les personnes disparues et de coordonner les secours. Sans télécommunications fiables, les rumeurs progressent plus vite que les faits établis.
Le troisième sera l’accès humanitaire. Les organisations médicales et les agences d’aide doivent pouvoir circuler vers Alamata, Korem, Shire et les zones rurales du Tigré. La capacité à maintenir les soins ordinaires sera un test concret de la situation, au-delà des annonces militaires.
Enfin, l’avenir dépendra de la capacité des acteurs éthiopiens à revenir au cadre de Pretoria. L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, dispose d’un rôle politique central. Mais aucun accord ne pourra produire une paix durable sans mécanisme crédible de désarmement, garanties pour les populations et règlement des différends territoriaux.
La bataille autour de Mekelle ne constitue donc pas seulement un épisode militaire. Elle révèle la fragilité de la transition ouverte par l’accord de 2022. Pour les Éthiopiens du Tigré, la priorité reste immédiate : faire taire les armes, rouvrir les routes et rétablir les services dont dépend la vie quotidienne.