À Bobo-Dioulasso, la musique ne passe pas seulement par les oreilles. Elle traverse le sol, les corps et les regards. Dans les répétitions de la compagnie Fientan, des danseurs sourds et malentendants construisent leur propre rapport au rythme. Leur méthode transforme une contrainte sensorielle en langage artistique.
À Bobo-Dioulasso, le rythme se lit avec le corps
Sur la scène, les danseurs évoluent souvent pieds nus. Les percussions font vibrer le sol. Ces vibrations deviennent des repères. Les gestes, les expressions du visage et les signes indiquent ensuite les changements de tempo, les transitions et l’intensité de la chorégraphie.
Cette approche porte le nom de « Vibra-Signe ». Elle a été développée par Yaya Sanou, danseur, chorégraphe et pédagogue originaire de Bobo-Dioulasso, dans l’ouest du Burkina Faso. La méthode associe la vibration, le toucher, le regard, le rapport au sol et la langue des signes.
Le principe demande un apprentissage progressif. Les élèves commencent par reconnaître les pulsations. Ils observent ensuite les mouvements de leur formateur. Enfin, ils apprennent à rester synchronisés avec le groupe. La précision ne repose donc pas sur l’audition, mais sur une attention visuelle et corporelle constante.
Adama Sanou, l’un des danseurs de Fientan, explique que son attachement à cette discipline l’a aidé à poursuivre malgré les réticences familiales. « J’aime vraiment la danse, la répétition, l’apprentissage. C’est l’amour de la danse qui m’encourage à continuer », témoigne-t-il en langue des signes.
Une compagnie née pour rompre l’isolement
Yaya Sanou dit avoir commencé ce travail après avoir observé l’isolement de jeunes sourds dans une école spécialisée du quartier de Sarfalao, à Bobo-Dioulasso. Beaucoup participaient peu aux activités socioculturelles. Les premiers ateliers de danse ont alors servi de point de rencontre et d’expression.
La compagnie Fientan s’est construite autour de cette ambition. Son nom, présenté comme un mot dioula signifiant « sans handicap », traduit une volonté : ne pas enfermer les artistes dans une identité réduite à leur déficience auditive.
Dans le studio, les participants apprennent à se présenter, à communiquer entre eux et à occuper l’espace. La danse devient ainsi une pratique artistique, mais aussi un moyen de renforcer l’autonomie et la confiance. Pour certains membres, elle ouvre également la possibilité de voyager et de transmettre leur savoir à d’autres jeunes.
Cette expérience ne supprime pas les obstacles. Plusieurs familles restent prudentes face à la pratique artistique ou aux déplacements. Le regard social pèse encore sur les personnes sourdes. Cependant, la scène permet aux danseurs de répondre par leur travail, plutôt que par une demande permanente de compassion.
Une reconnaissance au-delà du Burkina Faso
La trajectoire de Fientan a pris une dimension internationale en 2023. La compagnie a remporté la médaille d’or en danse de création lors des IXes Jeux de la Francophonie, organisés du 28 juillet au 6 août à Kinshasa, en République démocratique du Congo.
La victoire a été confirmée par les organisateurs des Jeux et par la presse burkinabè. Elle a placé une création portée par des danseurs sourds au cœur d’une compétition culturelle réunissant plusieurs délégations africaines et internationales.
Le spectacle « Adepte de mon être » a également été présenté en Côte d’Ivoire et en Allemagne. Ces représentations montrent que le Vibra-Signe ne constitue pas uniquement une solution locale. Il peut devenir un outil de création, de transmission et de coopération entre artistes.
Cette reconnaissance reste toutefois fragile. Une médaille ne remplace ni les financements réguliers, ni les espaces de répétition, ni l’accompagnement professionnel. Elle donne néanmoins aux danseurs une visibilité nouvelle et renforce leur capacité à négocier leur place dans le secteur culturel.
Le défi de l’inclusion au Burkina Faso
Les données disponibles montrent l’ampleur des besoins. Le recensement général de la population et de l’habitation de 2019 a identifié environ 46 500 personnes âgées d’au moins deux ans présentant une difficulté importante à entendre ou une absence totale d’audition. Ce chiffre décrit la situation recensée à cette date. Il ne constitue pas une estimation actualisée de la population concernée.
Le Burkina Faso a engagé des programmes d’éducation inclusive et plusieurs mesures en faveur des personnes handicapées. Dans les faits, l’accès aux services reste inégal. Les établissements manquent notamment d’enseignants formés, d’interprètes en langue des signes et de dispositifs d’accompagnement.
L’apprentissage tardif de la langue des signes complique aussi la scolarité et les relations sociales. Certains enfants ne la découvrent qu’à leur entrée à l’école. D’autres grandissent dans des familles qui disposent de peu de ressources pour adapter la communication quotidienne.
Une étude citée par l’Institut des sciences sociales du Burkina Faso indique que 58 % des personnes interrogées entretiennent une perception négative de la surdité. Celle-ci serait encore associée, dans certains milieux, à une malédiction ou à une punition spirituelle. Ces représentations peuvent favoriser l’exclusion, limiter la scolarisation et réduire l’accès à l’emploi.
Le travail de Fientan agit précisément sur ce terrain. Il ne présente pas les danseurs comme des bénéficiaires passifs. Il les montre comme des artistes capables de concevoir, d’interpréter et de transmettre. Cette différence de regard est essentielle. Elle déplace la question : le problème ne réside pas dans l’absence d’audition, mais dans les barrières qui empêchent de participer à la vie collective.
Une portée régionale dans un espace ouest-africain en recomposition
Le sujet dépasse Bobo-Dioulasso. Le Burkina Faso évolue dans un espace ouest-africain marqué par de fortes transformations politiques et sociales. Son retrait officiel de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, est devenu effectif le 29 janvier 2025, avec le Mali et le Niger. Malgré cette rupture institutionnelle, la circulation des personnes, des œuvres et des pratiques culturelles reste un enjeu régional.
Les artistes burkinabè continuent de travailler avec des partenaires de la sous-région. La participation de Fientan aux Jeux de Kinshasa a d’ailleurs illustré une autre dimension des échanges africains : celle qui relie les capitales et les villes culturelles par la création, au-delà des cadres politiques.
Pour les autorités, les associations et les acteurs culturels, le prochain enjeu consiste à transformer les réussites ponctuelles en dispositifs durables. Cela passe par la formation, l’accessibilité des salles, l’usage de la langue des signes et le soutien aux compagnies dirigées ou composées par des personnes handicapées.
À Bobo-Dioulasso, Fientan a déjà apporté une réponse concrète. Le Vibra-Signe ne demande pas aux danseurs de reproduire un modèle conçu pour les entendants. Il part de leur expérience et élargit les possibilités de la scène. C’est peut-être là sa portée la plus forte : rappeler que l’inclusion ne consiste pas à ouvrir une porte, mais à repenser l’espace pour que chacun puisse réellement y créer.