Deux régions éloignées, deux priorités différentes, un même enjeu : transformer un financement international en activité concrète pour les populations. Au Nigeria, l’investissement vise les exploitations agricoles de Katsina. En Tunisie, il cible les routes reliant les gouvernorats du Kef et de Jendouba aux principaux pôles économiques.
La Banque islamique de développement (BID), institution multilatérale qui finance des projets de développement dans ses pays membres, a approuvé ces deux opérations le 29 septembre 2026. Elles représentent ensemble 439,4 millions de dollars, selon le communiqué de la banque.
À Katsina, le financement veut relier production et marchés
Dans le nord du Nigeria, l’État de Katsina recevra 60,67 millions de dollars pour un projet de pôles de développement agricole intégrés. L’objectif est d’augmenter les rendements, d’améliorer les revenus des exploitants et de renforcer leur capacité à absorber les chocs climatiques ou les variations des prix.
Le projet ne se limite donc pas à distribuer des intrants. Il doit agir sur plusieurs maillons de la chaîne agricole : production, stockage, transformation, accès au marché et financement. Cette approche est importante dans un pays où les pertes après récolte, le coût des engrais, la faiblesse de l’irrigation et l’accès limité au crédit réduisent la rentabilité des exploitations.
Les données de la FAO sur l’agriculture nigériane montrent le poids du secteur. Entre 2021 et 2024, il représentait environ 28 % du produit intérieur brut et employait près de 40 % de la population active. Pourtant, le Nigeria a importé pour 16 000 milliards de nairas de produits alimentaires sur la même période, davantage que ses recettes d’exportation agricole.
Ce paradoxe résume la difficulté. Le Nigeria dispose d’un vaste potentiel agricole, mais la production reste exposée aux coûts élevés, aux aléas météorologiques, aux tensions foncières et aux problèmes de sécurité qui affectent certaines zones rurales. Dans le nord, les agriculteurs doivent aussi composer avec des infrastructures inégales et des débouchés parfois éloignés des lieux de production.
À Katsina, l’enjeu sera donc de vérifier que les ressources ne restent pas concentrées dans les centres administratifs. Les petits exploitants, les femmes actives dans la transformation et les jeunes ruraux devront pouvoir accéder aux équipements, aux services de conseil et aux circuits commerciaux. Sans cette diffusion locale, un projet agricole peut accroître les capacités de production sans améliorer suffisamment les revenus.
En Tunisie, désenclaver le Nord-Ouest
La deuxième opération concerne la Tunisie. La BID a approuvé un financement de 335,49 millions d’euros pour l’extension du réseau autoroutier vers Le Kef et Jendouba, deux gouvernorats du Nord-Ouest tunisien. Le montant équivaut à environ 378,73 millions de dollars dans l’annonce de la banque.
Le projet répond à une difficulté ancienne : l’écart de connectivité entre le littoral, où se concentrent une grande partie des activités économiques, et les régions de l’intérieur. Le Kef et Jendouba disposent de ressources agricoles et humaines importantes, mais leurs entreprises supportent des coûts de transport plus élevés lorsque les routes sont dégradées ou insuffisamment reliées aux grands marchés.
Le réseau routier joue un rôle central dans l’économie tunisienne. D’après la Banque africaine de développement, le transport représente environ 5 % du PIB tunisien et génère près de 160 000 emplois directs et indirects.
L’amélioration d’un axe routier ne profite toutefois pas automatiquement à tous les habitants. Elle peut réduire le temps de trajet vers les hôpitaux, les établissements scolaires et les centres administratifs. Elle peut aussi faciliter l’écoulement des produits agricoles. Mais les bénéfices dépendent de la qualité de l’entretien, de la sécurité routière et de la capacité des entreprises locales à saisir les nouvelles possibilités commerciales.
La Banque mondiale souligne que les disparités routières restent fortes entre les régions côtières et les zones moins favorisées de Tunisie. Elle rappelle également que les routes rurales jouent un rôle déterminant pour l’accès à l’emploi, aux services publics et aux marchés.
Deux projets, une même question sur l’exécution
Les deux financements illustrent une tendance commune dans les politiques de développement africaines : privilégier des investissements capables de renforcer les chaînes économiques plutôt que de financer une infrastructure isolée. À Katsina, l’agriculture doit être reliée à la transformation et à la commercialisation. En Tunisie, l’autoroute doit rapprocher les régions de l’intérieur des pôles de production et d’échange.
La différence tient aux bénéficiaires immédiats. Au Nigeria, les effets attendus concernent d’abord les ménages agricoles, les coopératives, les transformateurs et les commerçants ruraux. En Tunisie, ils devraient toucher les usagers de la route, les entreprises de transport, les producteurs du Nord-Ouest et les collectivités situées le long des corridors.
Dans les deux cas, le calendrier de mise en œuvre sera décisif. Un financement approuvé ne constitue pas encore une réalisation sur le terrain. Il faudra suivre les appels d’offres, les décaissements, les travaux, la maintenance et la transparence dans la sélection des bénéficiaires. Il faudra aussi mesurer les résultats : hausse des revenus agricoles à Katsina, baisse des coûts logistiques en Tunisie, amélioration de la sécurité et accès accru aux services.
Un signal pour les priorités régionales
Ces décisions interviennent alors que plusieurs pays africains cherchent à renforcer leur sécurité alimentaire, leur mobilité intérieure et leur intégration économique. Elles montrent aussi que les besoins diffèrent fortement d’un territoire à l’autre. Le nord du Nigeria ne fait pas face aux mêmes contraintes que le Nord-Ouest tunisien, même si les deux régions souffrent d’un accès insuffisant aux infrastructures et aux opportunités.
Pour Katsina, le prochain indicateur sera la capacité du projet à réduire les pertes et à stabiliser les revenus des exploitants. Pour Le Kef et Jendouba, il faudra observer si l’amélioration des liaisons routières attire davantage d’activités et réduit réellement l’écart avec les régions côtières. Dans les deux pays, la réussite dépendra moins de l’annonce financière que de l’ancrage local des projets.