À Ouagadougou, la question ne porte plus seulement sur le nombre de personnes arrêtées. Elle porte aussi sur leur identité, leur sort et la possibilité, pour leurs proches, d’obtenir une réponse officielle. Le 30 septembre 2026, un collectif d’opposants burkinabè installés à l’étranger a rendu publique une liste recensant 86 cas présumés d’enlèvements ou de détentions arbitraires depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré.
Une liste pour donner un visage aux disparus
Le document, diffusé sur les réseaux sociaux sous le titre « Les disparus d’Ibrahim Traoré », rassemble des noms, des photographies et des éléments de parcours. Il a été publié à la date anniversaire du coup d’État du 30 septembre 2022, qui avait porté Ibrahim Traoré à la tête du Burkina Faso.
Ses auteurs, réunis au sein du Front anti-putschistes, affirment avoir identifié 86 personnes victimes d’enlèvements, de séquestrations ou d’arrestations sans motif officiellement communiqué. Ils préviennent que ce recensement pourrait être incomplet et évoquent au moins 200 cas à documenter à terme.
Le chiffre de 86 relève donc, à ce stade, du décompte présenté par le collectif. Il ne constitue pas un bilan établi par une commission d’enquête indépendante ni par une institution judiciaire. Cette précision est essentielle dans un pays où l’accès à l’information reste fortement contraint par la situation sécuritaire et les restrictions imposées aux médias.
Les profils mentionnés seraient variés : journalistes, responsables politiques, syndicalistes, militaires, membres de familles ciblées et personnes ayant exprimé une critique du pouvoir. Selon les auteurs de la liste, certaines personnes auraient été relâchées après quelques heures ou quelques jours. D’autres seraient restées sans nouvelles pendant des périodes beaucoup plus longues.
Le cas de Pingué, ancien militaire âgé de 63 ans et père du cyberactiviste Oumar Coulibaly, est cité parmi les dossiers recensés. Il aurait été emmené en septembre 2024. Son fils, exilé depuis 2023, affirme ne pas comprendre pourquoi un retraité aurait été visé. Ces éléments restent liés au témoignage de la famille et demandent, comme les autres cas, une vérification judiciaire indépendante.
Un climat de répression documenté au-delà de ce recensement
La publication intervient dans un contexte déjà décrit par plusieurs organisations de défense des droits humains. La Fédération internationale pour les droits humains a fait état d’arrestations arbitraires, de disparitions forcées, d’enrôlements contraints et de restrictions contre la presse et les organisations de la société civile depuis 2022.
Le rapport 2026 de Human Rights Watch sur le Burkina Faso évoque également un durcissement contre les opposants, les journalistes et les voix critiques. L’organisation décrit une réduction de l’espace civique, alors que les autorités justifient plusieurs mesures par la nécessité de protéger l’effort de guerre contre les groupes armés.
Cette justification s’inscrit dans une réalité nationale lourde. Depuis 2015, les attaques de groupes armés liés au jihadisme ont profondément bouleversé le Burkina Faso. Des zones rurales connaissent des déplacements de population, des difficultés d’accès aux services publics et une pression constante sur les forces de défense et les Volontaires pour la défense de la patrie, des auxiliaires civils mobilisés aux côtés de l’armée.
Mais la lutte contre les groupes armés ne suspend pas les garanties fondamentales. Une arrestation doit être notifiée. Une personne détenue doit pouvoir contacter sa famille et accéder à un avocat. Lorsqu’un proche disparaît, l’État doit pouvoir indiquer l’autorité responsable de son arrestation et le lieu où il est détenu.
Le problème est d’autant plus sensible que les personnes visées ne seraient pas uniquement des figures politiques. Des familles peuvent être touchées en raison des activités d’un parent. Des journalistes peuvent être inquiétés pour un commentaire. Des militaires ou d’anciens responsables peuvent disparaître dans le cadre de rivalités internes. Cette diversité alimente la crainte d’une répression qui dépasse la seule gestion de la menace armée.
Une transition prolongée et un espace politique rétréci
Le pouvoir d’Ibrahim Traoré s’est installé dans une succession de coups d’État. Après le renversement de Roch Marc Christian Kaboré en janvier 2022, Paul-Henri Sandaogo Damiba avait lui-même été évincé le 30 septembre de la même année. Ibrahim Traoré dirige depuis lors une transition militaire présentée par ses autorités comme une réponse à l’insécurité.
En mai et juin 2024, des assises nationales ont prolongé la transition de cinq ans à compter du 2 juillet 2024. Ibrahim Traoré a été confirmé à la tête du pays avec le titre de président du Faso. Cette prolongation a repoussé la perspective d’un retour rapide à un ordre institutionnel issu d’élections générales.
Sur le plan régional, le Burkina Faso a pris ses distances avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation qui coordonne l’intégration économique et la coopération politique en Afrique de l’Ouest. Avec le Mali et le Niger, Ouagadougou a créé l’Alliance des États du Sahel, devenue une confédération centrée sur la défense et la souveraineté politique.
Le retrait de la CEDEAO a réduit les mécanismes régionaux de pression sur les autorités burkinabè. Il a aussi renforcé l’argument du pouvoir selon lequel les critiques extérieures relèveraient d’une ingérence. Pour les familles de personnes détenues, cette recomposition complique toutefois les voies de recours et le suivi régional des atteintes aux droits.
Ce que le recensement change pour les familles
Une liste publique ne remplace pas une enquête. Elle peut néanmoins préserver des traces, relier des témoignages et empêcher que des disparitions restent isolées. Dans les situations de peur, documenter les noms, les dates et les lieux constitue souvent la première étape vers une clarification judiciaire.
Le risque est aussi réel de voir circuler des informations inexactes, des doublons ou des accusations impossibles à vérifier. Les familles peuvent alors subir une nouvelle exposition, tandis que les personnes encore détenues pourraient être davantage menacées. La prudence impose donc de distinguer les cas confirmés, les témoignages familiaux et les signalements non vérifiés.
Pour les autorités de Ouagadougou, l’enjeu est désormais de répondre précisément aux accusations. Une communication générale sur la sécurité ne suffira pas à établir le sort de 86 personnes. Il faudrait identifier les lieux de détention, les bases légales des arrestations et les procédures engagées contre les personnes concernées.
Une question qui dépasse le Burkina Faso
Le dossier met en lumière une tension présente dans plusieurs pays du Sahel : les autorités militaires revendiquent une souveraineté renforcée et une réponse sécuritaire autonome, tandis que les sociétés civiles demandent davantage de transparence et de garanties judiciaires.
La suite dépendra de la capacité des familles, des organisations burkinabè et des institutions africaines à établir des faits vérifiables. L’Union africaine et les mécanismes régionaux de protection des droits restent concernés, même lorsque les relations politiques avec les autorités de transition se dégradent.
À court terme, trois éléments seront particulièrement surveillés : la publication d’informations officielles sur les personnes recensées, l’ouverture éventuelle d’enquêtes indépendantes et l’évolution de l’espace accordé aux médias et aux organisations burkinabè. Au-delà du chiffre de 86, la question centrale reste celle de la responsabilité de l’État face aux familles qui attendent une réponse.