Dans le nord de l’Ouganda, la transformation du coton pourrait changer d’échelle. Fine Spinners Uganda a présenté aux autorités un projet évalué à 420 millions de dollars à Gulu. L’annonce intervient alors que le pays exporte encore l’essentiel de sa fibre brute, puis importe une partie des fils et des vêtements dont son marché a besoin.
Gulu au cœur d’une stratégie industrielle
Le projet a été présenté le 28 septembre 2026 à la ministre ougandaise des Finances, Aminah Mukalazi, par une délégation conduite par Jas Bedi, président de Fine Spinners. À ce stade, il s’agit d’un investissement envisagé. Aucun calendrier public de construction, de mise en service ou de décaissement n’a encore été communiqué.
La nature exacte du futur site reste également à préciser. Les informations disponibles l’inscrivent dans les secteurs du coton, de la filature et du textile. Elles ne permettent pas encore d’établir s’il s’agira d’un complexe intégré, d’une extension industrielle ou d’un ensemble associant production, stockage et logistique.
Le choix de Gulu n’est pas neutre. La ville est la principale agglomération du nord de l’Ouganda. Elle se trouve au contact de bassins agricoles importants et sur des axes reliant le pays au Soudan du Sud. Une implantation industrielle dans cette zone pourrait donc rapprocher les usines des producteurs et ouvrir une porte vers les marchés voisins.
Cette perspective dépendra toutefois des infrastructures disponibles. L’électricité, l’accès à l’eau industrielle, les routes, le transport ferroviaire et la fluidité des frontières pèseront directement sur la compétitivité du projet. Dans le textile, quelques jours supplémentaires de transport peuvent modifier le coût final d’un vêtement ou d’un rouleau de tissu.
Un secteur encore dominé par les exportations de fibre
Le gouvernement ougandais estime qu’environ 90 % du coton-fibre produit dans le pays sont exportés. Cette donnée figure dans le document officiel de préparation budgétaire pour l’exercice 2025-2026. Le même document indique que l’Ouganda reste importateur net de fils et d’autres produits textiles.
Le déséquilibre se retrouve dans les capacités industrielles. Le ministère des Finances recense moins de 30 000 broches de filature et une production quotidienne inférieure à 500 000 mètres de tissu. Une broche correspond à l’élément d’une machine qui transforme les fibres en fil. Ces capacités ne suffisent pas encore à absorber une part importante de la production nationale.
La conséquence est simple. Une balle de coton peut quitter l’Ouganda sous forme de fibre, être transformée à l’étranger, puis revenir sous la forme d’un fil, d’un tissu ou d’un vêtement. La valeur ajoutée, les emplois techniques et une partie des recettes industrielles sont alors créés hors du pays.
Fine Spinners cherche déjà à réduire ce parcours. Son usine de Bugolobi, à Kampala, regroupe plusieurs étapes : filature, tricotage, tissage, teinture, finition et confection. L’entreprise indique travailler avec environ 16 000 petits producteurs et produire chaque mois plus de 500 000 vêtements, 120 tonnes de fil et 120 tonnes de tissu tricoté.
Ces chiffres proviennent de l’entreprise et décrivent les capacités de son site actuel. Ils ne préjugent pas du volume qui pourrait être atteint à Gulu. Ils montrent néanmoins que le groupe dispose déjà d’une expérience industrielle locale, ce qui peut faciliter une nouvelle phase d’expansion.
Une politique de substitution aux importations
Le projet s’insère dans la politique ougandaise de promotion de la valeur ajoutée. L’État encourage les administrations à acheter localement des uniformes, des tentes, des sacs et du linge hospitalier. L’objectif est de créer une demande stable pour les fabricants installés dans le pays.
Le marché des vêtements d’occasion occupe aussi une place centrale dans ce débat. Le Parlement a examiné en avril 2026 un projet de prélèvement environnemental de 30 % sur les vêtements usagés importés. La mesure vise officiellement à limiter les déchets et à soutenir la production nationale. Elle peut cependant renchérir l’habillement pour les ménages qui dépendent de ces articles à bas prix.
L’effet d’une telle politique sera donc différent selon les acteurs. Les fabricants locaux peuvent bénéficier d’un espace commercial plus large. Les importateurs et les vendeurs de marchés urbains peuvent subir une hausse de leurs coûts. Les ménages ruraux et les travailleurs de l’économie informelle, eux, risquent de ressentir plus rapidement toute augmentation des prix.
La réussite dépendra surtout de l’offre disponible. Protéger le marché ne suffira pas si les usines ne fournissent pas des produits accessibles, réguliers et adaptés aux besoins locaux. Les entreprises devront aussi améliorer la qualité, les délais et la diversité des modèles pour concurrencer les importations.
Le passage annoncé de 5 à 35 millions de dollars
Fine Spinners a par ailleurs annoncé, en septembre 2026, un investissement supplémentaire de 5 millions de dollars dans de nouveaux équipements pour son usine de Kampala. Selon l’entreprise, ce montant porterait à environ 35 millions de dollars l’investissement cumulé dans ce site.
Cette opération est distincte du projet annoncé à Gulu. Elle doit accroître la capacité de production et élargir la gamme de fils, de tissus et de vêtements. Fine Spinners veut aussi renforcer ses ventes en Ouganda, dans les autres marchés africains et à l’exportation.
L’entreprise revendique une chaîne intégrée, de la fibre au vêtement fini. Ce modèle réduit le nombre d’intermédiaires et peut améliorer la traçabilité du coton. Il exige toutefois des compétences variées, des équipements coûteux et un approvisionnement régulier en matière première.
Un enjeu pour l’Afrique de l’Est
La question dépasse les frontières ougandaises. L’Ouganda appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, un regroupement régional qui cherche à faciliter les échanges entre ses membres. Fine Spinners a demandé une réduction des barrières commerciales afin de mieux faire circuler les produits textiles africains.
Un complexe à Gulu pourrait viser le marché intérieur, mais aussi le Soudan du Sud, le Kenya, la Tanzanie et le Rwanda. Cette ambition dépendra des règles d’origine, des droits de douane et de la reconnaissance des normes entre pays de l’EAC. Elle dépendra aussi de la capacité des transporteurs à franchir les frontières sans retards excessifs.
À l’échelle continentale, le dossier illustre un objectif de la Zone de libre-échange continentale africaine : vendre davantage de produits transformés sur les marchés africains. Le coton constitue un cas concret. La matière première existe, mais les étapes les plus rémunératrices restent souvent dispersées entre plusieurs pays ou plusieurs continents.
La prochaine étape sera donc décisive. Les autorités devront préciser le financement, le foncier, les infrastructures et le calendrier du projet de Gulu. Les observateurs suivront aussi les effets de la nouvelle fiscalité sur les vêtements d’occasion et la progression réelle des achats publics locaux.
Pour l’Ouganda, l’enjeu n’est pas seulement d’augmenter les volumes. Il s’agit de conserver davantage de valeur dans le pays, de créer des emplois qualifiés et de relier plus efficacement les agriculteurs du nord et de l’ouest aux marchés de Kampala et de l’Afrique de l’Est.