Pour le Burundi, l’enjeu ne se limite pas à l’arrivée possible de quelques personnes expulsées des États-Unis. Il touche à la souveraineté, à la protection juridique des migrants et à la manière dont Gitega entend gérer une relation devenue stratégique avec Washington.

Un accord annoncé, mais encore peu documenté

Le 29 septembre 2026, la porte-parole de la présidence burundaise, Nancy Ninette Mutoni, a confirmé que le Burundi accepterait prochainement des migrants expulsés des États-Unis. Elle a précisé que les personnes transférées ne devraient pas faire l’objet de poursuites pénales et ne devraient présenter aucun lien avec le terrorisme, selon des déclarations rapportées par l’agence Anadolu et l’Associated Press.

Cette annonce ne précise toutefois ni le nombre de personnes concernées, ni la date d’un éventuel vol, ni la durée de leur séjour. Les autorités burundaises n’ont pas non plus rendu public le texte de l’accord, ses garanties juridiques ou les modalités de financement. Cette absence de détails limite, pour l’heure, la portée exacte de l’engagement pris par Gitega.

Des avocats américains spécialisés dans la défense des migrants ont indiqué qu’un vol au départ de la Louisiane avait été envisagé pour transporter environ 70 personnes vers le Burundi, le Rwanda et la République centrafricaine. Ce vol aurait ensuite été annulé. L’information montre que la coopération est en préparation, mais elle ne permet pas d’affirmer qu’un premier groupe est déjà arrivé au Burundi.

Le dossier s’inscrit dans le durcissement de la politique migratoire américaine depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Washington cherche à éloigner rapidement des personnes qui ne peuvent plus rester sur le territoire américain, y compris vers des pays dont elles ne sont pas ressortissantes. Ce mécanisme est souvent désigné comme une expulsion vers un « pays tiers ».

Le précédent de Kinshasa éclaire les risques

La République démocratique du Congo a déjà expérimenté ce dispositif. Le 17 avril 2026, environ quinze personnes originaires de Colombie, du Pérou et de l’Équateur sont arrivées à Kinshasa après leur expulsion des États-Unis. Leur présence en Afrique ne résultait donc d’aucun lien familial, national ou géographique avec la République démocratique du Congo.

Le gouvernement congolais avait présenté leur séjour comme temporaire. L’Organisation internationale pour les migrations a été sollicitée pour fournir une aide humanitaire. Les autorités américaines devaient prendre en charge les coûts liés à l’hébergement et aux déplacements. Plusieurs personnes ont ensuite été orientées vers leur pays d’origine, mais les conditions de leur départ et leur situation juridique ont suscité des interrogations.

Un tribunal américain a également ordonné à l’administration de rechercher le retour d’une ressortissante colombienne envoyée en République démocratique du Congo, après que Kinshasa eut indiqué ne pas pouvoir l’accueillir. Cet épisode souligne une difficulté centrale : lorsqu’une personne est transférée dans un État tiers, la responsabilité de sa protection devient plus difficile à établir et à contrôler.

Le Burundi pourrait donc être confronté à des problèmes similaires. Les migrants transférés ne parleront pas nécessairement le kirundi, le français ou l’anglais. Ils pourraient ne disposer d’aucun réseau local. Leur accès à un avocat, à un interprète, à des soins ou à une procédure de recours devra être garanti concrètement, et non seulement annoncé dans un accord diplomatique.

Pour Gitega, un choix diplomatique sous conditions

La position burundaise repose sur deux arguments. Le premier renvoie à la tradition d’accueil du pays. Le Burundi accueille depuis plusieurs années des réfugiés et des demandeurs d’asile venus notamment de la République démocratique du Congo. Le second concerne la relation avec les États-Unis, qui demeure un partenaire important pour la santé, l’aide humanitaire et le développement.

Cette relation s’est renforcée en février 2026 avec la signature d’un accord quinquennal de coopération sanitaire. Washington s’est engagé à soutenir des programmes consacrés au VIH, au paludisme et à la surveillance épidémiologique. Dans ce contexte, la question migratoire peut devenir un nouvel élément de négociation bilatérale.

Pour les autorités de Gitega, l’accueil temporaire de migrants peut ouvrir l’accès à des ressources financières, à une coopération technique et à un dialogue direct avec Washington. Toutefois, le bénéfice diplomatique ne supprimera pas les coûts administratifs. Il faudra identifier les personnes, assurer leur sécurité, organiser leur hébergement et déterminer qui prendra les décisions en cas de demande d’asile ou de contestation.

La population burundaise pourrait, elle aussi, percevoir différemment l’accord selon les territoires et les milieux sociaux. À Gitega et à Bujumbura, l’attention se portera sur la sécurité et sur la transparence de la décision. Dans les zones déjà mobilisées par l’accueil de réfugiés, la question sera davantage celle des capacités disponibles et du partage des ressources. Les acteurs de l’économie informelle pourraient être sollicités pour les services quotidiens, sans toujours bénéficier d’un soutien public équivalent.

Le droit international au centre des interrogations

Les organisations de défense des droits humains critiquent le manque de transparence de ces arrangements. Leur inquiétude porte notamment sur le principe de non-refoulement. Ce principe interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque la persécution, la torture ou des traitements inhumains.

La difficulté est renforcée lorsque les personnes expulsées n’ont pas été entendues de manière effective avant leur transfert. Une personne peut avoir contesté son renvoi, demandé l’asile ou invoqué un risque dans son pays d’origine. L’envoyer dans un État tiers ne doit pas priver cette personne de son droit à un examen individuel.

Le Burundi devra donc clarifier plusieurs points : l’accès à un juge, la durée maximale du séjour, le statut administratif des personnes transférées, la possibilité de contacter un avocat et les conditions d’un retour volontaire. Il devra aussi préciser si l’Organisation internationale pour les migrations interviendra uniquement pour l’assistance logistique ou également pour l’accompagnement juridique et la recherche de solutions durables.

Un sujet qui dépasse les frontières burundaises

Le Burundi n’est pas le seul pays africain sollicité par Washington. Des accords ou arrangements similaires ont été signalés avec le Ghana, la Sierra Leone, le Liberia, le Cameroun, l’Ouganda, le Rwanda, l’Eswatini, le Soudan du Sud, la République centrafricaine, la Guinée équatoriale et la République démocratique du Congo.

Cette multiplication des accords transforme progressivement la géographie des expulsions américaines. Elle place des États africains dans une position nouvelle : ils ne sont plus seulement des pays de départ, de transit ou d’accueil régional, mais deviennent aussi des lieux de transfert décidés par une puissance extérieure.

Pour le Burundi, membre de la Communauté d’Afrique de l’Est, cette évolution peut également soulever des questions régionales. L’EAC, organisation qui favorise la coopération économique et politique entre ses États membres, devra tôt ou tard composer avec la circulation de personnes expulsées, les règles de séjour et les responsabilités entre pays voisins.

La prochaine étape sera donc décisive. Elle dépendra de la publication ou non de l’accord, de la confirmation d’un premier transfert et de la capacité des autorités burundaises à imposer des garanties vérifiables. Tant que ces éléments ne sont pas connus, l’annonce de Gitega constitue moins un dispositif pleinement opérationnel qu’un signal diplomatique aux conséquences encore ouvertes.