À Kinshasa, la transformation numérique quitte progressivement le stade des annonces pour entrer dans celui des dispositifs concrets. Mais entre une identité numérique, une stratégie d’intelligence artificielle et une agence de cybersécurité, le défi central reste le même : rendre ces outils utiles à une population dont une grande partie demeure éloignée d’un accès stable et abordable à Internet.

Une architecture numérique qui se met en place

Le 28 septembre 2026, le ministre congolais de l’Économie numérique, Augustin Kibassa Maliba, a présenté à la Radio-Télévision nationale congolaise les principaux chantiers conduits depuis la mise en place du gouvernement dirigé par la Première ministre Judith Suminwa.

Le bilan met en avant plusieurs projets destinés à moderniser l’administration, sécuriser les échanges électroniques et mieux encadrer les usages de la donnée. Le plus visible est le RDC-PASS, un dispositif d’identification numérique destiné à faciliter l’accès des Congolais aux services publics et à certains services financiers et sociaux.

Lancé le 13 juin 2026 par le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, le RDC-PASS doit attribuer à chaque citoyen un identifiant numérique personnel. Le dispositif ne remplace toutefois pas la carte d’identité nationale ni les documents officiels prévus par la loi. Il vise plutôt à créer une clé d’accès commune pour les démarches dématérialisées.

Une première étape opérationnelle a été engagée en septembre avec la formation de 50 agents d’enregistrement. Cette phase doit permettre de tester les procédures, de renforcer les compétences et de préparer une montée en puissance progressive du programme. Le ministère insiste également sur la confidentialité, la traçabilité des opérations et la limitation des accès aux données.

Pour les ménages et les entreprises, l’enjeu sera très concret. Une identité numérique fiable peut réduire les déplacements, raccourcir certaines démarches et limiter la répétition des contrôles administratifs. Son efficacité dépendra cependant de la capacité de l’État à maintenir des points d’accès dans les provinces, y compris lorsque la connexion ou l’électricité font défaut.

Intelligence artificielle et données congolaises

Le ministère a également mis en avant la validation de la Politique sectorielle de l’économie numérique et de la Stratégie nationale de l’intelligence artificielle. Ces deux textes doivent servir de cadre aux investissements, aux infrastructures, à la formation, à l’innovation et à la gouvernance des données.

La stratégie consacrée à l’intelligence artificielle prévoit notamment de mieux prendre en compte les réalités linguistiques du pays. Un projet de collecte de données en lingala est ainsi évoqué pour contribuer au développement d’outils capables de comprendre et de produire des contenus dans une langue largement utilisée en République démocratique du Congo.

Cette orientation répond à un problème souvent sous-estimé. Les systèmes d’intelligence artificielle sont généralement plus performants dans les langues disposant de vastes bases de données numériques. Pour les langues africaines, le manque de corpus, de ressources linguistiques et de compétences spécialisées peut limiter la qualité des outils proposés aux administrations, aux écoles, aux entreprises et aux médias.

La question ne se résume donc pas à importer des solutions conçues ailleurs. Elle concerne aussi la capacité de la République démocratique du Congo à produire ses propres données, à protéger ses infrastructures et à définir les usages acceptables de l’intelligence artificielle. La formation des ingénieurs, des chercheurs et des agents publics sera déterminante.

Des institutions pour accompagner la dématérialisation

La réforme prévoit aussi la création de structures chargées de soutenir les services en ligne. Les décrets portant création du Guichet numérique et de l’Agence nationale de certification électronique ont été signés par la Première ministre Judith Suminwa.

Le Guichet numérique doit faciliter l’accès aux démarches administratives en ligne. L’Agence nationale de certification électronique doit, elle, contribuer à établir la valeur juridique et technique des échanges numériques. La certification électronique permet notamment de vérifier l’identité d’un signataire et l’intégrité d’un document transmis à distance.

À cela s’ajoute une Agence nationale de cybersécurité, créée par ordonnance présidentielle. Sa mission annoncée concerne la protection du cyberespace congolais, la prévention des incidents et le renforcement de la résilience des systèmes numériques.

Cette organisation devient importante à mesure que les services publics se connectent. Une panne, une fuite de données ou une attaque contre un opérateur essentiel peut toucher directement les citoyens, les banques, les entreprises et les administrations. La cybersécurité n’est donc plus un sujet réservé aux spécialistes. Elle devient une condition de confiance dans la dématérialisation.

Le Code du numérique, adopté en 2023, doit également être mieux connu. Le ministère poursuit sa vulgarisation auprès des administrations, du secteur privé, des jeunes et des utilisateurs. Ce texte encadre plusieurs activités numériques, notamment les services électroniques, les données et les responsabilités des acteurs.

Le principal obstacle reste l’accès

La construction de cette architecture institutionnelle intervient dans un pays où l’accès au numérique demeure très inégal. Dans son rapport publié le 18 septembre 2025, la GSMA estimait que 45 % de la population était couverte par un réseau mobile permettant l’accès à Internet.

La même étude évaluait à 9,7 millions le nombre d’utilisateurs supplémentaires susceptibles d’être connectés d’ici 2029 si des réformes ciblées étaient engagées. Elle estimait aussi que la transformation numérique pourrait ajouter 9 800 milliards de francs congolais au produit intérieur brut, soit environ 4,24 milliards de dollars selon les données citées.

Ces projections restent conditionnelles. Elles supposent des investissements dans les réseaux, une fiscalité plus lisible, une meilleure gestion du spectre radioélectrique et un approvisionnement plus régulier en électricité. Elles dépendent aussi du prix des smartphones et des forfaits de données, qui limite encore l’adoption des services numériques.

La fracture est également territoriale. Kinshasa et les grands centres urbains disposent généralement de davantage d’opérateurs, de points de service et de compétences techniques. Dans les zones rurales ou enclavées, les difficultés de couverture, de transport et d’alimentation électrique peuvent ralentir l’accès aux mêmes outils.

Les travailleurs de l’économie informelle sont eux aussi concernés. Une administration en ligne peut simplifier l’accès à un document ou à un paiement, mais elle peut aussi exclure les personnes qui ne possèdent ni smartphone récent ni compte numérique. La réussite des réformes nécessitera donc des guichets d’assistance, des formations et des solutions accessibles hors connexion.

Un enjeu pour l’Afrique centrale

La trajectoire congolaise dépasse le seul cadre national. Par sa population, ses ressources et sa position en Afrique centrale, la République démocratique du Congo peut devenir un marché majeur pour les services numériques et un espace d’expérimentation pour les infrastructures publiques numériques.

Cette ambition devra toutefois s’articuler avec les dynamiques régionales de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, organisation chargée de favoriser la coopération et l’intégration économique entre ses membres. Les questions de paiements transfrontaliers, de protection des données, de lutte contre la cybercriminalité et de reconnaissance des signatures électroniques ne s’arrêtent pas aux frontières.

Le prochain test sera celui de l’exécution. Le RDC-PASS devra prouver qu’il simplifie réellement les démarches. Les stratégies nationales devront être traduites en budgets, en objectifs mesurables et en services disponibles. Enfin, la cybersécurité devra protéger les utilisateurs sans devenir un obstacle à l’innovation.

Pour Kinshasa, le numérique peut donc devenir un levier de modernisation de l’État et de diversification économique. Mais cette promesse ne se mesurera pas au nombre de stratégies adoptées. Elle se vérifiera dans les provinces, dans les administrations, dans les entreprises et dans la vie quotidienne des Congolais.