Dans l’ouest du Mali, le passage d’une colonne militaire peut désormais bouleverser la vie d’un marché, d’un village ou d’une famille en quelques heures. Un rapport publié le 29 septembre 2026 relance une question centrale : la lutte contre les groupes armés peut-elle se mener sans exposer les populations civiles à de nouvelles violences ?

Des opérations concentrées près de la frontière mauritanienne

Amnesty International affirme que des membres des Forces armées maliennes (FAMa) et du groupe Wagner ont commis des crimes de guerre lors d’opérations conjointes menées entre juin 2023 et décembre 2025. L’organisation évoque des meurtres, des actes de torture, des disparitions forcées et des déplacements de populations.

Son rapport, intitulé « Nul n’est épargné », documente la mort d’au moins 34 civils dans sept localités maliennes situées le long de la frontière avec la Mauritanie. Ces faits auraient notamment touché les régions de Kayes, Koulikoro et Tombouctou, dans des zones où les habitants vivent entre les pressions des groupes armés, les opérations de l’État et les contraintes du commerce transfrontalier.

L’organisation précise que ses conclusions ont été transmises aux autorités maliennes le 3 août 2026. À ce stade, les accusations restent attribuées au rapport d’Amnesty International. Elles appellent donc des enquêtes judiciaires indépendantes, capables d’établir les responsabilités individuelles et la chaîne de commandement.

Le document cite également deux frappes de drones menées par les FAMa. La première aurait touché un marché à Ejdeir, dans la région de Tombouctou, le 16 mars 2025. La seconde aurait visé une habitation familiale à Tangata, en novembre 2025. Amnesty International estime que ces deux opérations ont tué au moins 23 personnes, dont au moins cinq enfants.

Ces chiffres doivent être lus avec prudence. Dans les zones rurales du Mali, l’accès aux sites d’attaque reste difficile. Les familles peuvent aussi renoncer à témoigner, par peur de représailles ou faute de garanties de sécurité. Le bilan réel pourrait donc différer des données actuellement documentées.

Une coopération sécuritaire devenue un enjeu de responsabilité

Le groupe Wagner a commencé à intervenir au Mali à la fin de l’année 2021, dans le cadre d’un partenariat sécuritaire conclu après la rupture progressive entre Bamako et plusieurs partenaires occidentaux. Ses combattants ont participé à des opérations aux côtés de l’armée malienne, notamment dans le centre et le nord du pays.

En juin 2025, Wagner a annoncé son départ du Mali. Le dispositif russe n’a toutefois pas disparu. Africa Corps, une structure placée sous le contrôle du ministère russe de la Défense, a pris le relais dans le cadre de la coopération entre Bamako et Moscou. Cette évolution complique l’évaluation des responsabilités : les noms, les statuts et les chaînes de commandement ont changé, mais la présence de personnels russes s’est poursuivie.

Un rapport des Nations unies publié en 2025 signalait déjà de graves préoccupations concernant les forces maliennes et leurs partenaires étrangers. Il mentionnait notamment des arrestations collectives, des exécutions présumées et des disparitions dans plusieurs régions. L’expert indépendant de l’ONU indiquait aussi que les autorités maliennes avaient rejeté certaines accusations, les qualifiant d’infondées, tout en affirmant que des investigations étaient en cours.

Cette convergence entre plusieurs sources ne constitue pas une décision de justice. Elle montre cependant que les accusations ne reposent pas sur un seul témoignage isolé. Elle souligne surtout la nécessité de préserver les preuves, de protéger les victimes et de permettre aux magistrats maliens d’enquêter sans pression.

Le coût humain dépasse les zones de combat

Les opérations militaires affectent directement les communautés rurales. Lorsqu’un village est soupçonné d’abriter des combattants, les habitants peuvent subir des fouilles, des arrestations ou des restrictions de déplacement. Les commerçants perdent alors l’accès aux marchés. Les éleveurs ne peuvent plus conduire leurs troupeaux vers les pâturages. Les familles quittent parfois leur localité sans savoir quand elles pourront y revenir.

Les conséquences ne sont pas identiques pour tous. Les femmes doivent souvent assurer seules la survie du foyer après une arrestation ou la disparition d’un proche. Les jeunes hommes sont davantage exposés aux contrôles et aux détentions. Les communautés peule, touarègue ou arabe peuvent aussi subir des soupçons collectifs, lorsque l’appartenance sociale ou le lieu d’origine est assimilé à un groupe armé.

Dans les villes, les débats portent surtout sur la sécurité nationale et la reconquête territoriale. Dans les zones rurales, la priorité est souvent plus immédiate : pouvoir circuler, vendre ses récoltes, accéder à un centre de santé et éviter les représailles. Cette différence explique pourquoi le discours officiel sur les succès militaires ne suffit pas à mesurer la situation vécue par les populations.

Les groupes armés restent eux aussi responsables de graves violations. Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, ou JNIM, ainsi que les groupes liés à l’État islamique au Sahel, ont attaqué des civils, imposé des blocus et menacé les communautés qui coopèrent avec l’État. La condamnation de ces crimes ne peut toutefois pas servir à écarter les obligations qui s’imposent aux forces gouvernementales et à leurs alliés.

Une affaire qui dépasse le seul cadre malien

Le dossier intervient dans une période de recomposition régionale. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté officiellement la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, le 29 janvier 2025. Ces trois pays ont renforcé leur coopération au sein de l’Alliance des États du Sahel, créée pour coordonner leurs choix politiques, diplomatiques et sécuritaires.

La sortie de la CEDEAO n’a pas supprimé les liens entre les populations. L’organisation régionale a maintenu, à titre transitoire, la reconnaissance des documents nationaux, la circulation des ressortissants et certains échanges commerciaux. Pourtant, le recul des mécanismes régionaux communs peut rendre plus difficile le suivi des violations et la coopération judiciaire entre pays voisins.

La frontière mauritanienne illustre cette dimension régionale. Les personnes déplacées peuvent chercher refuge en Mauritanie, tandis que les familles restées au Mali dépendent des routes commerciales et des réseaux communautaires transfrontaliers. Toute nouvelle opération militaire peut donc produire des effets au-delà du territoire malien.

La suite dépendra de la réponse des autorités de Bamako. Une enquête crédible devrait identifier les unités engagées, vérifier les circonstances des frappes, entendre les survivants et déterminer si des responsables ont autorisé ou couvert les abus. Elle devrait aussi examiner le rôle des partenaires étrangers, sans confondre responsabilité politique, responsabilité hiérarchique et responsabilité pénale.

Pour les populations maliennes, l’enjeu reste concret : obtenir la sécurité sans perdre le droit à la vie, à la justice et à la dignité. Pour la région ouest-africaine, le dossier pose une question plus large sur les partenariats militaires : leur efficacité ne peut être évaluée uniquement au nombre de positions reprises, mais aussi à la protection réelle des civils.