À l’école, comprendre la langue du cours peut décider de la réussite d’un enfant. Au Sénégal, cette réalité pousse les autorités à accélérer un modèle bilingue qui associe les langues nationales au français dès les premières années d’apprentissage.
Un choix pédagogique au cœur de la prochaine rentrée
Le gouvernement sénégalais veut élargir le Modèle harmonisé d’enseignement bilingue au Sénégal, connu sous l’acronyme MOHEBS. La mesure figure parmi les décisions prises lors du Conseil interministériel consacré à la préparation de l’année scolaire 2026-2027.
La réunion s’est tenue le 25 septembre 2025 à Dakar, sous la présidence du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo. À cette occasion, le chef du gouvernement a demandé au ministère de l’Éducation nationale de poursuivre et d’étendre le déploiement du MOHEBS.
Cette orientation a été maintenue dans les préparatifs de la rentrée 2026-2027. Le gouvernement prévoit également de finaliser le Document de politique linguistique nationale au cours de cette année scolaire. Les décisions officielles sur la politique linguistique scolaire placent ainsi la question des langues au même niveau que la disponibilité des enseignants, les infrastructures et les supports pédagogiques.
Le MOHEBS ne vise pas à supprimer le français. Il organise plutôt une progression bilingue, dans laquelle une langue nationale accompagne le français pour faciliter l’accès aux notions de base. La lecture et les mathématiques constituent les principaux domaines concernés au début du parcours scolaire.
Des écoles déjà ciblées dans trois régions
Le dispositif est expérimenté avec l’appui du Projet d’amélioration des performances du système éducatif, le PAPSE. Ce projet accompagne des établissements situés dans les académies de Thiès, de Sédhiou et de Ziguinchor.
Le programme concerne 1 951 écoles et environ 129 000 élèves ciblés pour l’apprentissage de la lecture et des mathématiques dans les langues nationales. Ces chiffres donnent une première mesure de l’ambition du projet, mais ils ne constituent pas encore un bilan national de son efficacité.
À Thiès, le déploiement s’est appuyé sur une cartographie linguistique des 1 013 écoles élémentaires publiques de l’académie. L’objectif consiste à identifier, pour chaque établissement, la langue nationale la plus adaptée à la réalité des élèves et des communautés environnantes.
Cette méthode évite d’appliquer une solution identique à toutes les écoles. Une classe située dans une zone majoritairement wolophone ne présente pas nécessairement les mêmes besoins qu’un établissement implanté dans un espace où le sérère, le pulaar, le joola, le mandinka ou le soninké occupent une place importante.
En avril 2025, des acteurs de la communauté éducative de Thiès ont examiné un pré-rapport consacré à cette cartographie. Les données avaient été recueillies auprès des écoles et des communautés afin de déterminer la langue la plus parlée dans chaque environnement scolaire. Les travaux de cartographie linguistique menés à Thiès montrent l’importance d’une préparation locale avant toute généralisation.
La langue ne suffit pas sans enseignants ni outils
L’introduction des langues nationales ne se résume pas à traduire des manuels. Elle suppose de former les enseignants à une nouvelle manière de présenter les notions, d’harmoniser les supports et de suivre régulièrement les progrès des élèves.
Le PAPSE prévoit donc des sessions de formation en didactique, c’est-à-dire sur les méthodes concrètes d’enseignement et d’apprentissage. Le projet soutient également la production de ressources pédagogiques dans les langues retenues.
Ce point sera déterminant dans les zones où plusieurs langues coexistent. Le choix d’une langue d’enseignement doit tenir compte des usages réels des familles, de la disponibilité des enseignants et de la capacité à produire des supports de qualité. Il doit aussi éviter de créer une nouvelle difficulté pour des élèves déjà exposés à plusieurs langues dans leur vie quotidienne.
Le suivi des apprentissages représente un autre enjeu. Les autorités veulent mesurer les progrès en lecture et en mathématiques afin de distinguer l’effet du modèle bilingue des autres facteurs qui influencent les résultats scolaires, comme la taille des classes, l’assiduité, la formation des enseignants ou l’accès aux livres.
Le site institutionnel du PAPSE présente la cartographie des écoles bilingues, des classes passerelles et des daaras accompagnés par le projet. Les activités du PAPSE dans les académies de Thiès, Sédhiou et Ziguinchor comprennent notamment la formation des enseignants et l’appui aux apprentissages en langues nationales.
Un chantier national avec des effets très concrets
Pour les élèves des premières classes, l’enjeu est immédiat. Une meilleure compréhension des consignes peut faciliter l’entrée dans la lecture, réduire les blocages et rendre les mathématiques plus accessibles. Pour les familles, le modèle peut aussi rapprocher l’école des pratiques linguistiques de la maison.
Les effets ne seront toutefois pas identiques partout. Dans les grandes villes, les enfants circulent souvent entre plusieurs langues et peuvent être davantage exposés au français. Dans les zones rurales, l’écart entre la langue familiale et celle de la classe peut être plus marqué. Les réponses devront donc rester suffisamment souples pour tenir compte des territoires.
Le débat concerne également la place du français dans le système éducatif. Langue officielle du Sénégal, il reste indispensable pour la poursuite des études, l’administration et une partie de la vie professionnelle. L’approche défendue par le MOHEBS cherche donc moins à opposer les langues qu’à organiser leur complémentarité.
La réussite du projet dépendra aussi de son financement. La formation continue, la production de manuels, la collecte de données et l’accompagnement des écoles nécessitent des moyens réguliers. Le retrait ou la réduction de l’appui d’un partenaire extérieur ne devra pas interrompre un chantier présenté comme une priorité nationale.
Un signal pour l’Afrique de l’Ouest
Le choix sénégalais s’inscrit dans une réflexion plus large sur la qualité de l’éducation en Afrique de l’Ouest. Dans plusieurs pays de la région, les élèves commencent leur scolarité dans une langue différente de celle qu’ils utilisent à la maison. Cette distance peut peser sur les apprentissages, surtout au début du primaire.
Le Sénégal devra désormais transformer l’expérimentation en résultats vérifiables. Les prochaines étapes seront l’élargissement du MOHEBS à de nouvelles écoles, la finalisation de la politique linguistique nationale et la publication de données comparables sur les performances des élèves.
À l’échelle de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la question dépasse le seul cadre sénégalais. Elle touche à la capacité des systèmes éducatifs à valoriser les langues du continent tout en donnant aux élèves accès aux langues de mobilité régionale et internationale. Pour Dakar, le prochain défi sera de faire du bilinguisme une pratique durable, et non une simple expérimentation.