Entre Rabat et Paris, le prochain rendez-vous ne se joue pas seulement dans le calendrier diplomatique. Il doit surtout mesurer la solidité du rapprochement engagé depuis 2024, après plusieurs années de tensions sur les visas, les mobilités et le dossier du Sahara occidental.

La troisième semaine de janvier 2027 est désormais évoquée pour une visite d’État du roi Mohammed VI en France. Cette échéance, rapportée par plusieurs médias, n’a pas encore fait l’objet d’une confirmation publique détaillée des autorités marocaines et françaises. Elle doit donc être considérée comme une perspective diplomatique en préparation, et non comme une date définitivement arrêtée.

Une relation bilatérale sortie de la crise

Le déplacement royal aurait une portée particulière. Mohammed VI ne s’est plus rendu en France pour une visite officielle de travail depuis 2013. Sa dernière visite d’État à Paris remonte à mars 2000, au début de son règne.

Depuis, la relation franco-marocaine a connu des cycles de proximité et de crispation. La crise des visas, les divergences autour de la coopération sécuritaire et les accusations liées au logiciel espion Pegasus ont fragilisé le dialogue politique. Rabat avait également réduit sa représentation diplomatique à Paris pendant une période de tension.

Le tournant est intervenu en juillet 2024. Dans une lettre adressée au souverain marocain, le président français Emmanuel Macron a soutenu le plan d’autonomie proposé par le Maroc pour le Sahara occidental, en le présentant comme la base la plus sérieuse et la plus crédible d’un règlement politique. Cette position a répondu à une attente centrale de Rabat et a ouvert la voie à une relance officielle des relations.

Quelques mois plus tard, Emmanuel Macron a effectué une visite d’État au Maroc, du 28 au 30 octobre 2024. Les deux pays ont alors élevé leur relation au rang de « partenariat d’exception renforcé ». La déclaration commune publiée à cette occasion fixe des priorités dans l’économie, l’énergie, la sécurité, l’éducation, la culture et les infrastructures. La présentation officielle du partenariat franco-marocain confirme cette nouvelle architecture diplomatique.

La visite de Mohammed VI à Paris pourrait ainsi donner une traduction institutionnelle à ce rapprochement. Les informations disponibles évoquent la préparation d’un traité de coopération renforcée, inspiré du traité du Quirinal signé entre la France et l’Italie en 2021. Un tel texte organiserait les relations sur plusieurs années, au-delà des changements de gouvernements et des alternances politiques.

Le poids des intérêts économiques

Le rapprochement politique repose sur une relation économique déjà dense. Selon les données de la Direction générale du Trésor, les échanges commerciaux entre la France et le Maroc ont atteint 15,1 milliards d’euros en 2025. Ce montant représente plus du double du niveau enregistré en 2015.

Le Maroc absorbe 43 % des exportations françaises vers l’Afrique. La France a toutefois reculé au quatrième rang des fournisseurs du royaume, derrière la Chine, l’Espagne et les États-Unis. Ce classement montre que Rabat diversifie ses partenariats, même si Paris conserve une place majeure dans les investissements et les services.

La France reste le premier investisseur étranger au Maroc. Les entreprises françaises sont présentes dans l’industrie, les banques, les télécommunications, les transports, l’énergie, la distribution et les services. En 2025, elles représentaient 33 % des flux nets d’investissements directs étrangers reçus par le royaume, selon les chiffres du Trésor français. Les données économiques bilatérales françaises soulignent aussi la progression des investissements marocains en France.

Cette évolution modifie le rapport traditionnel entre les deux économies. Le Maroc n’est plus seulement un marché pour les entreprises françaises. Des groupes marocains investissent en France, notamment dans la finance, l’immobilier, les services et l’agro-industrie. Les échanges s’organisent donc davantage autour d’intérêts croisés.

Les grands projets annoncés depuis 2024 donnent une dimension concrète à cette dynamique. Ils concernent notamment l’hydrogène vert, les infrastructures ferroviaires, l’industrie, la transition énergétique et les chaînes de valeur liées à la Coupe du monde de football 2030, que le Maroc coorganisera avec l’Espagne et le Portugal.

Pour Rabat, l’enjeu consiste à attirer des capitaux, des technologies et des emplois qualifiés tout en conservant une marge de manœuvre entre ses différents partenaires. Pour Paris, le Maroc représente une plateforme industrielle et logistique vers l’Afrique, ainsi qu’un interlocuteur central dans les relations euro-méditerranéennes.

Un calendrier diplomatique sous contrainte

La perspective de janvier 2027 intervient à quelques mois de l’élection présidentielle française prévue en avril 2027. Cette proximité donne au déplacement une dimension stratégique. Paris peut chercher à inscrire les engagements bilatéraux dans la durée avant une éventuelle alternance. Rabat, de son côté, souhaite obtenir des garanties qui dépassent la position d’un gouvernement particulier.

Le calendrier marocain pèsera également sur la préparation de la visite. Les élections législatives marocaines sont attendues à la fin du mois de septembre 2026. La composition du gouvernement et les priorités de la nouvelle séquence politique pourraient influencer les accords placés sur la table.

La relation reste par ailleurs traversée par des sujets sensibles. Les associations de défense des droits humains et plusieurs journalistes demandent davantage de garanties concernant la liberté d’expression, les poursuites judiciaires et la circulation de certains ressortissants marocains ou binationaux. Le dossier Pegasus demeure aussi présent dans le débat judiciaire français, même si les accusations visant le Maroc n’ont pas été établies par une décision définitive.

Ces dossiers ne devraient pas nécessairement empêcher la relance diplomatique. Ils rappellent cependant que la coopération économique ne résume pas l’ensemble de la relation. Une visite d’État expose aussi les désaccords persistants, notamment lorsque les attentes des gouvernements ne coïncident pas avec celles des sociétés civiles.

Un signal pour l’Afrique du Nord

La portée de cette visite dépasserait le seul axe Rabat-Paris. Le Maroc cherche à consolider son rôle de carrefour entre l’Europe, l’Afrique de l’Ouest et l’espace méditerranéen. La France, elle, tente de reconstruire une relation de confiance avec un partenaire nord-africain qui dispose de liens économiques, sécuritaires et humains étendus sur le continent.

Le sujet concerne aussi l’Union du Maghreb arabe, organisation régionale créée pour favoriser la coopération entre les pays du Maghreb, même si celle-ci reste aujourd’hui peu active. Il touche également les relations entre le Maroc et l’Union européenne, dont la France est l’un des principaux États membres.

La prochaine étape sera donc la confirmation officielle du calendrier, puis la publication du contenu exact du traité envisagé. Il faudra aussi observer les secteurs concernés, les mécanismes de suivi et la place accordée aux investissements marocains en France. Sans ces précisions, la visite annoncée restera un symbole politique. Avec elles, elle pourrait devenir le cadre durable d’une nouvelle phase des relations entre Rabat et Paris.