À Kampala, la régulation des contenus numériques entre dans une nouvelle phase. L’Ouganda veut s’appuyer sur l’intelligence artificielle pour repérer certains contenus avant leur diffusion. Le projet vise notamment les images et vidéos sexuellement explicites, y compris celles produites ou manipulées par des outils génératifs.
Un projet porté par le régulateur des communications
La Commission ougandaise des communications (UCC), l’autorité chargée de superviser les services de communication, prépare l’acquisition d’un système capable d’identifier certains mots et contenus diffusés sur les plateformes numériques. La ministre des TIC et de l’Orientation nationale, Justine Kasule Lumumba, l’a annoncé le 25 septembre 2026 lors d’une intervention télévisée.
Le dispositif devrait utiliser l’intelligence artificielle pour détecter des contenus jugés nuisibles ou inappropriés. Les autorités citent en particulier les contenus à caractère sexuel, dont la circulation inquiète les familles, les associations de protection de l’enfance et plusieurs acteurs du secteur éducatif.
La ministre a également évoqué la progression d’images et de vidéos générées par l’intelligence artificielle. Ces outils permettent de fabriquer rapidement des contenus réalistes, parfois sans le consentement des personnes représentées. Leur diffusion peut donc poser des problèmes de protection des mineurs, d’atteinte à la vie privée et de manipulation de l’image.
Pour l’instant, Kampala n’a pas précisé le nom du fournisseur, le coût du système ou son calendrier de déploiement. Les autorités n’ont pas non plus détaillé les plateformes visées. Il n’est donc pas établi que le dispositif pourra intervenir directement sur les réseaux sociaux ou seulement transmettre des alertes au régulateur.
Une régulation déjà encadrée, mais encore peu automatisée
L’initiative s’inscrit dans un cadre réglementaire existant. Les règles ougandaises adoptées en 2019 encadrent notamment les contenus audiovisuels, la protection des enfants et la diffusion de contenus sexuellement explicites. Elles prévoient des restrictions pour les représentations réalistes d’actes sexuels ou de nudité, tout en distinguant les contenus éducatifs et sanitaires diffusés de manière responsable.
Le recours à l’IA ne créerait donc pas nécessairement une nouvelle interdiction. Il modifierait surtout la manière de surveiller et de faire appliquer les règles. Jusqu’ici, le contrôle repose largement sur les signalements, les vérifications humaines et les interventions des plateformes. Un outil automatisé pourrait examiner un volume beaucoup plus important de publications.
Cette évolution comporte toutefois un risque central : une machine peut confondre un contenu illégal avec une publication journalistique, médicale, artistique ou éducative. Une photographie destinée à informer sur la santé sexuelle ne relève pas du même régime qu’une vidéo exploitant un mineur. La qualité du système dépendra donc de ses critères, mais aussi de la possibilité de faire réexaminer une décision.
Le fonctionnement des langues constitue un autre point sensible. L’Ouganda compte l’anglais et le swahili parmi ses langues officielles, mais la vie quotidienne mobilise aussi plusieurs langues nationales. Un système entraîné principalement sur des données anglophones risque de comprendre imparfaitement les expressions locales, les métaphores et les usages propres aux communautés ougandaises.
La question des garanties reste ouverte
Le projet intervient alors que le pays construit encore son cadre général de gouvernance de l’intelligence artificielle. Le ministère ougandais des TIC mène depuis 2026 des consultations pour élaborer une Stratégie nationale sur l’IA et les technologies émergentes. Ce document doit orienter l’usage de l’IA dans l’administration, l’agriculture, la santé, l’éducation et les services numériques.
En mars 2026, le ministère indiquait que les consultations devaient couvrir la gouvernance, l’éthique, les normes, les infrastructures et l’investissement. Le gouvernement souhaite ainsi accompagner l’innovation tout en répondant aux risques liés aux données, à la cybersécurité et aux décisions automatisées.
En mai, des représentants de l’administration, des universités, du secteur privé et de la société civile ont par ailleurs examiné une évaluation de la préparation de l’Ouganda à l’IA, conduite avec l’UNESCO. Le document identifie des progrès dans la recherche et l’innovation, mais aussi des lacunes en matière de réglementation spécifique, de gouvernance des données, d’infrastructures et de compétences.
Ces travaux donnent une importance particulière au futur outil de l’UCC. Une technologie de filtrage ne devrait pas fonctionner en dehors d’un cadre clair. Les utilisateurs doivent savoir quels contenus sont analysés, selon quelles règles et avec quelles garanties. Les plateformes doivent aussi pouvoir expliquer les décisions prises à partir d’un signalement automatisé.
La protection des données représente un autre enjeu. L’Ouganda dispose d’une loi sur la protection des données et de la vie privée adoptée en 2019. Cependant, l’évaluation menée avec l’UNESCO souligne que les règles existantes ne couvrent pas toujours les questions propres à l’IA, comme la transparence des algorithmes, les décisions automatisées ou la représentativité des données utilisées pour entraîner les systèmes.
Un débat qui dépasse les frontières ougandaises
Le sujet concerne directement l’Afrique de l’Est. L’Ouganda appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, une organisation régionale qui cherche à renforcer l’intégration économique et la coopération entre ses États membres. Les plateformes numériques circulent à l’échelle régionale, tandis que les contenus hébergés dans un pays peuvent être consultés depuis plusieurs autres.
Une approche strictement nationale risque donc de créer des règles différentes pour des utilisateurs connectés aux mêmes services. À l’inverse, l’expérience ougandaise peut alimenter les discussions régionales sur la protection des enfants, les contenus générés par l’IA et la responsabilité des plateformes.
Pour les autorités, l’enjeu sera de protéger les mineurs sans transformer l’automatisation en mécanisme opaque de censure. Pour les utilisateurs, la question sera très concrète : que se passera-t-il lorsqu’une publication sera bloquée par erreur ? Pour les entreprises technologiques, le débat portera sur la coopération avec le régulateur, la conservation des données et la rapidité des recours.
La prochaine étape sera donc moins technique que juridique et institutionnelle. Kampala devra préciser les catégories de contenus ciblées, les plateformes concernées, le rôle des agents humains et les mécanismes de contestation. La stratégie nationale sur l’IA, ainsi que les échanges au sein de l’EAC et de l’Union africaine, permettront de mesurer si l’Ouganda privilégie une surveillance automatisée ou une régulation encadrée par des garanties vérifiables.