À Lomé, le stockage pétrolier devient un levier de souveraineté économique. En renforçant les réserves disponibles, le Togo cherche à mieux sécuriser son marché intérieur, tout en consolidant sa place dans les échanges énergétiques vers les pays sahéliens enclavés.

La Banque ouest-africaine de développement (BOAD), institution financière régionale de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, a approuvé un financement de 37 milliards de francs CFA pour l’extension du Complexe pétrolier de Lomé, connu sous le sigle COMPEL. L’opération représente environ 64,1 millions de dollars.

Une capacité de stockage appelée à changer d’échelle

Le projet prévoit la création de 170 000 mètres cubes de capacités supplémentaires. D’après les données publiques consacrées à la plateforme pétrolière togolaise, COMPEL dispose actuellement d’environ 244 000 mètres cubes de capacité opérationnelle. L’extension ajouterait donc près de 70 % au volume existant.

À terme, le potentiel de stockage du complexe pourrait dépasser 400 000 mètres cubes. Cette évolution ne signifie pas automatiquement une hausse équivalente des ventes. Elle donne cependant davantage de marge pour réceptionner des cargaisons, constituer des réserves et organiser les livraisons selon les besoins des marchés.

Le financement vise aussi à réduire la pression liée aux arrivées irrégulières de navires ou aux tensions sur les marchés internationaux. Pour les distributeurs, disposer de stocks plus importants peut faciliter la continuité des approvisionnements. Pour les autorités, cela renforce la capacité à absorber un choc temporaire sur les importations.

Installé dans la zone industrielle de Lomé, à proximité du port, COMPEL s’insère dans une chaîne logistique plus large. La plateforme comprend notamment un quai pétrolier, des conduites dédiées aux différents produits et des postes de chargement pour les camions-citernes.

Le complexe fonctionne en lien avec la Société togolaise de stockage de Lomé et T-Oil. Cet ensemble forme une infrastructure de réception, de conservation et de redistribution des produits pétroliers. Il sert le marché togolais, mais aussi les opérateurs qui alimentent des pays situés à l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest.

Le port de Lomé au cœur des corridors vers l’hinterland

Le Togo possède un avantage géographique important. Son port en eau profonde permet d’accueillir des navires de grande taille. Les produits peuvent ensuite être acheminés par la route vers des pays qui ne disposent pas d’accès direct à la mer.

Cette fonction de corridor concerne particulièrement le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ces trois États sahéliens restent dépendants des infrastructures des pays côtiers pour une partie de leurs importations de carburants, malgré la recomposition politique de l’espace ouest-africain.

Leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), devenu effectif le 29 janvier 2025, n’a pas supprimé les contraintes géographiques. La rupture institutionnelle modifie les relations politiques. Elle ne fait pas disparaître les routes, les ports, les contrats de transport ni les besoins des populations et des entreprises.

Dans ce contexte, Lomé peut apparaître comme un point d’appui logistique pour les opérateurs qui desservent l’hinterland. Toutefois, cette position dépendra de plusieurs facteurs : la sécurité des axes routiers, les procédures douanières, les coûts de transport, la disponibilité des devises et la stabilité des relations entre les États concernés.

Le départ des pays de l’Alliance des États du Sahel de la CEDEAO ajoute une couche de complexité. Les échanges commerciaux continuent, mais ils évoluent dans un environnement institutionnel moins prévisible. Les acteurs privés devront composer avec de nouvelles règles, tandis que les gouvernements chercheront à préserver les flux essentiels.

Un investissement public dans un secteur stratégique

COMPEL n’est pas une infrastructure ordinaire. Le stockage des carburants touche directement la mobilité, l’agriculture, la pêche, l’électricité et l’activité industrielle. Une interruption prolongée des livraisons peut rapidement se répercuter sur les prix et sur les chaînes d’approvisionnement.

La structure possède également une dimension patrimoniale pour l’État togolais. En 2019, les autorités ont transféré leur participation dans COMPEL à Togo Invest Corporation, la holding publique chargée de gérer des actifs et des investissements stratégiques. La même opération concernait des participations dans la Société togolaise de stockage de Lomé et T-Oil.

Le nouvel investissement s’inscrit ainsi dans une stratégie de consolidation d’un pôle énergétique national. Le Togo ne cherche pas seulement à augmenter la capacité physique de ses réservoirs. Il veut aussi mieux organiser les entreprises et les infrastructures qui soutiennent son rôle de plateforme régionale.

Cette stratégie comporte néanmoins des exigences. Une capacité supplémentaire doit être accompagnée d’une maintenance rigoureuse, de normes de sécurité adaptées et d’un contrôle efficace des mouvements de produits. Elle doit également s’appuyer sur des mécanismes transparents pour éviter que les coûts de l’investissement ne se reportent excessivement sur les consommateurs.

La modernisation concerne déjà plusieurs installations. Des travaux de réparation de bacs ont été engagés et un réservoir de 1 000 mètres cubes destiné au Jet A-1, le carburant utilisé par l’aviation, a été prévu. Ces opérations montrent que l’enjeu ne porte pas uniquement sur les carburants routiers.

Une plateforme à surveiller dans la recomposition ouest-africaine

L’extension de COMPEL donne au Togo un outil supplémentaire dans une région où l’accès à l’énergie devient un enjeu de compétitivité. Pour Lomé, l’objectif sera de transformer cet avantage logistique en activité durable, sans fragiliser l’approvisionnement national.

Pour les pays sahéliens, l’intérêt dépendra du coût final du produit livré. Une réserve située près du port ne suffit pas à garantir un carburant accessible à Ouagadougou, Bamako ou Niamey. Le prix du transport, l’état des corridors, les assurances et les contrôles aux frontières pèseront tout autant que le volume disponible dans les réservoirs.

Pour les opérateurs togolais, l’agrandissement peut créer de nouvelles activités dans la manutention, le transport, la maintenance et les services portuaires. Pour les populations, le bénéfice attendu sera plus concret si l’investissement contribue à limiter les ruptures et à stabiliser les coûts.

La prochaine étape sera donc la mise en œuvre effective du chantier. Il faudra suivre le calendrier des travaux, le montage financier détaillé et l’utilisation réelle des nouvelles capacités. Il faudra aussi observer la manière dont COMPEL s’intègre dans les corridors commerciaux qui relient le golfe de Guinée au Sahel.

À l’échelle régionale, le projet illustre une réalité simple : même lorsque les alliances politiques se redessinent, les économies restent liées par leurs infrastructures. Le port de Lomé, ses réservoirs et ses routes d’accès pourraient ainsi compter parmi les points de passage importants de la nouvelle géographie énergétique ouest-africaine.