À Bizerte, le débat sur le plastique ne se limite plus à l’état des plages. Il touche désormais les finances publiques, les activités maritimes et l’avenir du littoral tunisien. Une nouvelle estimation situe le coût potentiel de l’inaction entre 3 et 10 milliards de dollars d’ici 2040.

Un risque économique qui dépasse le nettoyage des plages

Le chiffre provient d’un rapport de Greenpeace Moyen-Orient et Afrique du Nord consacré aux coûts économiques et environnementaux de la pollution plastique en Tunisie, en Égypte et au Maroc. Pour la Tunisie, l’organisation estime que la pollution coûte déjà entre 170 et 560 millions de dollars par an.

Cette fourchette ne correspond pas uniquement aux dépenses de ramassage. Elle englobe aussi les pertes ou les pressions exercées sur plusieurs secteurs : pêche, tourisme, activités portuaires, santé publique et gestion municipale des déchets. Le montant cumulé pourrait atteindre entre 3 et 10 milliards de dollars à l’horizon 2040 si les politiques de réduction restent insuffisantes.

Rapporté en monnaie tunisienne, ce scénario représente une facture comprise entre environ 8,8 et 29,5 milliards de dinars, selon les estimations relayées à Tunis. Le rapport ne présente pas une dépense certaine, mais une projection liée à la poursuite des tendances actuelles.

La Tunisie produit environ 188 000 tonnes de déchets plastiques par an, selon les données citées lors des discussions environnementales organisées à Bizerte. Une partie de ces déchets atteint la Méditerranée. Le volume avancé pour les rejets en mer s’élève à près de 17 000 tonnes par an.

À Bizerte, le littoral au centre des discussions

La neuvième édition du Forum mondial de la mer s’est tenue les 24 et 25 septembre 2026 à Bizerte, ville portuaire située au nord de la Tunisie, à environ 65 kilomètres de Tunis. Les échanges ont placé la pollution plastique parmi les priorités de la Méditerranée.

Cette rencontre a réuni des acteurs des deux rives autour de la protection du milieu marin, de l’économie circulaire et de la coopération locale. Le forum a également rappelé que les déchets présents en mer ne proviennent pas seulement des activités littorales. Une partie est transportée par les cours d’eau, les réseaux d’assainissement, le vent ou les ruissellements depuis l’intérieur du pays.

Cette réalité complique la réponse publique. Nettoyer une plage peut réduire temporairement la présence visible des déchets. En revanche, cela ne règle ni la production de plastique à usage unique, ni la collecte insuffisante dans certaines zones, ni les dépôts sauvages qui alimentent les cours d’eau et les espaces côtiers.

La présidente de l’Association tunisienne des sciences de la mer, Jamila Ben Souissi, a appelé à agir en amont. Selon elle, la réduction de la pollution passe d’abord par la limitation des sources de nuisance et par une baisse de la production de plastique.

Une interdiction existe, mais son application reste inégale

La Tunisie dispose déjà d’un cadre juridique. Le décret gouvernemental n° 2020-32, adopté le 16 janvier 2020, interdit la production, l’importation, la distribution et la détention de plusieurs catégories de sacs en plastique sur le marché intérieur.

L’interdiction est notamment entrée en vigueur le 1er mars 2020 dans les grandes surfaces. Elle vise les sacs conventionnels à usage unique, mais aussi certains emballages et produits présentés comme biodégradables lorsqu’ils ne répondent pas aux exigences prévues.

Le texte a marqué une étape importante. Toutefois, son effet dépend du contrôle des circuits de production et de distribution. Il dépend aussi de la disponibilité d’alternatives abordables pour les commerçants et les consommateurs.

Dans les faits, l’application demeure variable selon les territoires et les secteurs. Les sacs interdits continuent de circuler dans certains commerces. Cette situation réduit l’impact de la réglementation et crée une différence entre les entreprises qui respectent les règles et celles qui y échappent.

La question ne relève donc pas uniquement du ministère de l’Environnement. Elle implique les municipalités, les services de contrôle, les industriels, les distributeurs et les acteurs de la récupération. Elle concerne également les travailleurs informels du recyclage, dont l’activité contribue à récupérer une partie des matières, mais qui restent souvent en dehors d’une véritable chaîne de valeur structurée.

Des conséquences différentes selon les régions et les secteurs

Les effets de la pollution plastique ne sont pas identiques partout en Tunisie. Dans les villes côtières, les déchets affectent directement l’image des plages, les activités touristiques et les dépenses de nettoyage. Dans les zones rurales, l’absence ou l’irrégularité de la collecte peut favoriser les dépôts sauvages et le brûlage à l’air libre.

Les petits pêcheurs sont eux aussi exposés. Les déchets peuvent endommager les filets, réduire la qualité des prises et augmenter le temps consacré au tri. Pour les ports et les activités nautiques, ils entraînent des coûts d’entretien et de surveillance supplémentaires.

Les ménages modestes subissent enfin une autre forme de pression. Lorsque la collecte est défaillante, ils vivent plus souvent à proximité des dépôts ou des zones brûlées. Les coûts sanitaires et environnementaux sont alors supportés par les populations, alors que les décisions de production et de mise sur le marché sont prises en amont.

À l’inverse, la prévention peut créer des activités locales. La collecte séparée, la réutilisation des emballages, la réparation et le recyclage peuvent soutenir des emplois dans les municipalités et les petites entreprises. Mais ces perspectives supposent des débouchés réguliers, des équipements adaptés et une meilleure intégration des récupérateurs dans les filières formelles.

Un enjeu tunisien, mais aussi méditerranéen

La Tunisie s’inscrit dans un espace méditerranéen où les déchets circulent d’un littoral à l’autre. La mer concentre les pollutions venues de plusieurs pays riverains. La réponse ne peut donc pas reposer sur une seule capitale ni sur les seuls efforts des communes côtières.

Le sujet rejoint également les négociations internationales sur un traité destiné à réduire la pollution plastique. Les discussions restent difficiles, notamment sur la réduction de la production, la responsabilité des industriels et le financement de la transition dans les pays du Sud.

Pour Tunis, l’enjeu est double. Il s’agit de faire appliquer les textes déjà adoptés et de défendre, dans les cadres méditerranéens et internationaux, un partage plus équitable des responsabilités. Les pays consommateurs, les producteurs de résines et les entreprises d’emballage ne pèsent pas de la même manière dans la chaîne du plastique.

La prochaine étape sera donc moins symbolique que pratique : mesurer les flux de déchets, renforcer la collecte, contrôler les sacs interdits et soutenir les solutions réutilisables. À défaut, la pollution continuera de transformer une question environnementale en charge économique durable pour la Tunisie.