Au Mali, le JNIM cherche moins à disparaître qu’à changer de visage. Le groupe affilié à Al-Qaïda conserve ses objectifs religieux et ses capacités armées, mais son discours public s’ancre de plus en plus dans les fractures nationales. Cette évolution accompagne une coopération inédite avec le Front de libération de l’Azawad, mouvement touareg indépendantiste qui poursuit un projet politique très différent.
Une convergence née d’un même adversaire
Le tournant s’est imposé le 25 avril 2026. Ce jour-là, le JNIM — Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, ou Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans — et le FLA ont revendiqué des attaques coordonnées contre plusieurs positions militaires maliennes. Les opérations ont touché le Nord, le Centre et les abords de Bamako.
À Kidal, ville stratégique du Nord malien, le FLA a annoncé avoir repris le contrôle de plusieurs secteurs. Dans le même temps, le JNIM a revendiqué des attaques contre l’aéroport international de Bamako et d’autres sites militaires. Le gouvernement malien a reconnu une série d’attaques, sans publier immédiatement de bilan humain complet. L’Associated Press a confirmé l’ampleur nationale de cette offensive.
Cette séquence n’a pas été isolée. Une nouvelle vague d’attaques a frappé plusieurs localités le 4 juillet 2026. Le FLA et le JNIM ont alors de nouveau ciblé des positions de l’armée malienne et de ses partenaires russes. Les deux organisations ont aussi maintenu la pression sur les axes d’approvisionnement, notamment dans le Nord et le Centre.
Leur rapprochement reste toutefois limité. Le FLA parle de « convergence opérationnelle » ou de coopération de circonstance. Il ne présente pas cette relation comme une alliance politique. Cette nuance est essentielle : le mouvement touareg réclame une autonomie, voire l’indépendance de l’Azawad, tandis que le JNIM vise l’installation d’un ordre islamique fondé sur la charia.
Le JNIM adapte son langage sans renoncer à son socle
La communication du JNIM s’est progressivement recentrée sur le Mali et le Sahel. Ses messages mettent davantage en avant la sécurité, la justice, la gouvernance et les difficultés économiques. Le groupe tente ainsi de se présenter comme un acteur enraciné dans les réalités locales, et non comme une simple antenne d’un réseau djihadiste mondial.
Cette inflexion ne constitue pas une rupture démontrée avec Al-Qaïda. Le JNIM reste officiellement lié à cette organisation. Il conserve également une référence à la charia et continue de mener des opérations armées contre l’État malien. En revanche, ses prises de parole publiques accordent moins de place aux causes internationales traditionnellement portées par la propagande d’Al-Qaïda.
Le choix des langues participe à cette stratégie. Plusieurs messages récents ont été diffusés en français, langue de l’administration et des débats politiques au Mali. Le groupe s’adresse ainsi aux militaires, aux responsables locaux, aux jeunes urbains et aux communautés affectées par le conflit. Il cherche aussi à convaincre certains acteurs qu’il pourrait compter dans une future négociation.
Selon une analyse du Institute for Security Studies, cette adaptation traduit surtout un pragmatisme tactique. Le JNIM ne renonce pas à son projet idéologique. Il ajuste son vocabulaire pour élargir son audience et réduire la peur qu’inspire son affiliation internationale.
Une alliance utile, mais profondément instable
Le FLA et le JNIM ont un intérêt commun immédiat : affaiblir les autorités de transition dirigées depuis Bamako par le général Assimi Goïta. Leurs opérations coordonnées obligent l’armée malienne à disperser ses forces sur un territoire immense. Elles compliquent aussi la protection des routes, des bases et des installations énergétiques.
Pour le FLA, la coopération avec le JNIM augmente la pression militaire sur l’État. Elle permet au mouvement de reprendre l’initiative dans le Nord après la reconquête de Kidal par l’armée malienne en novembre 2023. Mais cette entente comporte un coût politique. Le JNIM demeure considéré comme un groupe djihadiste affilié à Al-Qaïda. Sa présence peut donc inquiéter les populations du Nord et réduire la marge de manœuvre diplomatique du FLA.
Pour le JNIM, l’intérêt est différent. Le groupe bénéficie de réseaux, de combattants et d’une implantation dans plusieurs régions du Mali. La coopération avec le FLA lui ouvre aussi un espace politique indirect. Le mouvement touareg dispose de relais historiques, d’une connaissance fine du Nord et d’une capacité à dialoguer avec certains acteurs régionaux.
Cette logique explique pourquoi le JNIM peut mettre en avant le FLA dans le Nord tout en communiquant davantage sur ses propres opérations dans le Centre. Il limite ainsi son exposition politique dans les zones où la cause indépendantiste conserve une légitimité particulière. Cette répartition des rôles ressemble à une stratégie de complémentarité, plutôt qu’à une fusion des deux mouvements.
Le précédent de 2012 rappelle pourtant les limites d’une telle entente. Les groupes islamistes et les mouvements touaregs avaient alors coopéré contre l’État malien avant de s’affronter. Leurs divergences sur l’autorité, le territoire et la place de la religion avaient rapidement rendu leur coexistence impossible.
La junte malienne face à un double défi
Cette nouvelle configuration met la transition militaire malienne sous forte pression. Le pouvoir doit combattre simultanément une rébellion territoriale au Nord et une insurrection djihadiste active dans le Centre et le Sud. Cette dispersion pèse sur les effectifs, les finances publiques et la sécurité des grands axes.
Les partenaires russes de Bamako sont également concernés. Après le remplacement progressif du groupe Wagner par l’Africa Corps, lié au ministère russe de la Défense, leur présence reste un élément central du dispositif sécuritaire malien. Le JNIM et le FLA ont cependant envoyé des signaux distincts à Moscou, laissant entendre qu’une relation future pourrait être négociée si les forces russes limitaient leur engagement direct.
Ces messages ne prouvent pas l’existence d’un accord durable. Ils montrent plutôt que les groupes armés tentent de maîtriser plusieurs fronts à la fois : militaire, politique et diplomatique. Dans ce contexte, le langage de la négociation peut servir à gagner du temps, à diviser les adversaires ou à rassurer certaines communautés.
Pour les populations, les conséquences sont plus concrètes. Dans les villes, les attaques perturbent les déplacements, l’approvisionnement et les services publics. Dans les zones rurales, les habitants subissent les restrictions imposées par les groupes armés, les opérations militaires et les déplacements de population. Les commerçants et les transporteurs supportent aussi le coût des barrages, des enlèvements et de l’insécurité sur les corridors reliant Bamako aux régions du Nord.
Un enjeu pour l’Afrique de l’Ouest
La crise malienne dépasse désormais le seul cadre national. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui coordonnait auparavant une partie des réponses régionales. Leur regroupement au sein de l’Alliance des États du Sahel n’a pas encore produit de mécanisme sécuritaire capable de remplacer l’architecture régionale existante.
La coopération entre le JNIM et le FLA risque donc d’accentuer la fragmentation du Sahel. Elle associe une insurrection djihadiste à une revendication territoriale et nationale. Ce modèle pourrait inspirer d’autres arrangements locaux, sans nécessairement produire une alliance stable.
La question centrale n’est pas encore de savoir si le JNIM a quitté Al-Qaïda. Aucun élément public ne permet de l’affirmer. Le point décisif est plutôt son adaptation : le groupe tente de transformer une affiliation internationale encombrante en levier politique local.
Les prochains mois permettront de mesurer la solidité de cette stratégie. Il faudra observer l’évolution des combats autour de Kidal, Gao et des axes vers Bamako, mais aussi les positions du FLA sur une éventuelle négociation. La capacité des autorités maliennes à protéger les corridors économiques et à maintenir leurs alliances extérieures constituera un autre indicateur majeur.