À N’Djamena, la transmission musicale ne passe pas seulement par les scènes et les studios. Elle se joue aussi dans les ateliers, au contact du bois, des cordes et des savoirs transmis par les anciens. Dans le 7e arrondissement, l’artiste tchadien Soléa Damas transforme cette idée en méthode : fabriquer ses instruments, les intégrer à ses compositions et former une nouvelle génération.
Du Sud du Tchad à l’atelier de N’Djamena
Soléa Damas, de son vrai nom Damas Yoasngar Gérard, est originaire de Bodo, dans la province du Logone Oriental. Son parcours associe la musique, la sculpture et la facture instrumentale, c’est-à-dire la fabrication et la restauration d’instruments.
Son intérêt pour les sonorités traditionnelles s’est renforcé après une série de déplacements dans le sud du pays. Pendant environ deux ans, il a travaillé dans les provinces du Logone Oriental, du Mandoul et du Moyen-Chari auprès de détenteurs de savoirs. Il y a étudié la fabrication et la pratique de plusieurs instruments, dont la sanza, la harpe et le balafon.
Cette démarche a donné naissance à la Compagnie culturelle et artistique Kaya-Kendé, créée en 2021 à N’Djamena. La structure propose des formations, entretient des instruments et cherche à rendre leur pratique plus accessible aux artistes et aux jeunes. Elle s’intéresse aussi à des instruments venus d’autres espaces musicaux africains, comme la kora et le ngoni.
Le média tchadien Tchadinfos rapportait en 2023 que les activités de Kaya-Kendé couvraient notamment le balafon, la sanza, la harpe, la kora, mais aussi le chant, la guitare, le piano, la batterie et les percussions. Cette combinaison montre que Soléa Damas ne présente pas la tradition comme un univers fermé. Il cherche plutôt à la faire dialoguer avec les pratiques musicales actuelles.
Fabriquer pour mieux jouer
Dans son atelier, les outils de menuiserie accompagnent les mélodies qu’il fredonne. Le geste artisanal devient ainsi une étape de la création musicale. L’artiste fabrique des instruments en bois, les règle, puis les adapte aux besoins de la scène contemporaine.
Parmi ses réalisations figure une harpe électro-acoustique, conçue avec des éléments récupérés sur une guitare hors d’usage. La démarche ne relève donc pas uniquement de la conservation. Elle s’appuie aussi sur l’expérimentation et le réemploi, afin d’obtenir une sonorité compatible avec les équipements modernes.
La sanza, instrument à lames métalliques joué avec les pouces, occupe une place importante dans son univers. Elle accompagne une musique que le musicien décrit comme un croisement entre les rythmes du terroir, les influences africaines et des arrangements plus contemporains. Le résultat ne cherche pas à reproduire intact un répertoire ancien. Il tente de lui donner une nouvelle circulation.
Cette approche rejoint une question plus large pour la création tchadienne : comment faire entendre les instruments patrimoniaux dans un environnement dominé par la guitare électrique, les claviers, les logiciels de production et les formats courts des plateformes numériques ? Pour Soléa Damas, la réponse passe par la pratique. Un instrument conservé dans une vitrine reste un objet de mémoire. Un instrument joué peut redevenir une langue vivante.
Une formation qui dépasse la scène
Dans l’atelier de Kaya-Kendé, les apprenants ne viennent pas seulement chercher une initiation artistique. Certains y voient aussi une compétence professionnelle. Les séances associent la fabrication, l’entretien et l’utilisation des instruments.
La présence de jeunes comme Menda Benjamin, diplômé mais sans emploi, illustre cette dimension. La formation ouvre une piste vers l’artisanat culturel, un secteur encore peu structuré mais capable de relier création, transmission et activité économique. Les instruments peuvent être fabriqués pour les artistes tchadiens, les écoles, les centres culturels ou les communautés de la diaspora.
La participation de jeunes adolescentes et adolescents donne également à cette initiative une portée éducative. Elle permet d’apprendre par l’observation et par le geste, loin d’une transmission uniquement théorique. Elle contribue aussi à diversifier les profils présents dans un domaine souvent associé aux figures masculines reconnues.
Dans un article publié en 2025, le journal Le Pays Tchad indiquait que l’artiste préparait un deuxième album annoncé pour 2026. Cette perspective prolonge son travail : les instruments fabriqués dans l’atelier ne sont pas seulement destinés à être exposés. Ils doivent trouver leur place dans des chansons, des concerts et des enregistrements.
Le défi des matières premières
La fabrication rencontre toutefois une contrainte concrète : l’accès au bois et aux autres matériaux. Soléa Damas explique devoir parcourir de longues distances pour trouver des ressources adaptées. Dans certaines périodes, il retourne en province et travaille avec du bois mort, notamment pour les tambours et les tambourins.
Cette difficulté prend une dimension particulière dans un contexte de pression climatique. La production d’instruments ne peut pas reposer sur une exploitation indifférente des ressources. Elle oblige à réfléchir au choix des essences, au réemploi, à la récupération et à des techniques moins consommatrices.
Le sujet dépasse donc la seule trajectoire d’un artiste. Il concerne les artisans, les collectivités, les écoles de musique et les acteurs culturels qui souhaitent développer une filière locale. Sans accompagnement durable, les initiatives individuelles risquent de rester fragiles. Avec des espaces de formation, des commandes et des débouchés, elles peuvent contribuer à structurer une économie culturelle tchadienne.
Une ambition nationale et régionale
Soléa Damas souhaite faire évoluer Kaya-Kendé vers une véritable académie. L’objectif serait de consolider les formations, d’élargir le réseau des intervenants et de transmettre les techniques dans plusieurs villes du Tchad.
Cette ambition s’inscrit dans une réalité culturelle très diverse. Les instruments, les rythmes et les langues varient entre le nord, le centre et le sud du pays. La harpe, le balafon, la sanza, les tambours et les instruments à cordes ne renvoient pas tous aux mêmes communautés ni aux mêmes usages. Les réunir dans un espace de création exige donc de respecter cette pluralité.
Le projet peut aussi intéresser l’espace culturel de l’Afrique centrale. Le Tchad partage des circulations anciennes avec le Cameroun, la République centrafricaine et les deux Congo. Les instruments et les pratiques musicales traversent les frontières, parfois bien avant les programmes institutionnels. Une académie tchadienne consacrée à la facture instrumentale pourrait ainsi devenir un lieu d’échanges entre artisans, musiciens, chercheurs et jeunes créateurs de la région.
En attendant, le travail se poursuit à N’Djamena, entre les copeaux de bois et les notes de sanza. L’enjeu n’est pas de choisir entre musique traditionnelle et musique moderne. Il consiste à permettre aux instruments tchadiens de participer pleinement au présent, sans perdre les histoires et les savoir-faire qui leur donnent leur sens.