Un avion atterrit à Kinshasa, Mbabane ou Accra. À bord, des personnes expulsées des États-Unis, mais pas vers leur pays d’origine. Elles arrivent dans un État africain avec lequel elles n’ont parfois aucun lien familial, juridique ou culturel. Cette nouvelle étape de la politique migratoire américaine déplace la frontière. Elle transfère aussi une part de sa responsabilité vers des gouvernements africains.

Des expulsions vers des pays tiers

Le mécanisme est désormais documenté dans plusieurs pays. En juillet 2025, les États-Unis ont envoyé cinq personnes en Eswatini, dans le sud de l’Afrique. Elles étaient originaires du Laos, du Vietnam, de la Jamaïque, de Cuba et du Yémen. En septembre de la même année, le Ghana a reçu un premier groupe de quatorze ressortissants ouest-africains expulsés depuis les États-Unis.

Le principe est simple. Lorsque Washington affirme ne pas pouvoir renvoyer une personne vers son pays d’origine, il cherche un État tiers capable de l’accueillir temporairement. Dans la pratique, plusieurs personnes ont été placées sous surveillance ou détenues à leur arrivée. Le gouvernement américain présente ces transferts comme une mesure de sécurité. Des avocats et des organisations de défense des droits y voient une externalisation de la détention et du contrôle migratoire.

Le phénomène ne se limite plus à Eswatini et au Ghana. Le Rwanda et le Soudan du Sud ont également accepté des personnes expulsées des États-Unis. L’Ouganda a conclu un arrangement similaire, sans avoir encore reçu de groupe au moment des premières annonces publiques. Le Cameroun, la Guinée équatoriale et la République démocratique du Congo ont ensuite été associés à ce dispositif, selon la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.

Des accords peu transparents, des montants difficiles à établir

Les conditions financières restent souvent confidentielles. Dans le cas d’Eswatini, le ministre des Finances a reconnu en 2025 le versement de 5,1 millions de dollars par les États-Unis. Le pays, dernière monarchie absolue d’Afrique, a reçu plusieurs groupes depuis le premier transfert. En juillet 2026, onze personnes sont encore arrivées dans le royaume, selon l’Associated Press.

Le Ghana fournit un autre exemple. Le gouvernement d’Accra a confirmé l’existence d’un arrangement permettant l’accueil de ressortissants ouest-africains dans des « circonstances exceptionnelles ». Le premier groupe arrivé en septembre 2025 comprenait quatorze personnes. Les autorités ont ensuite affirmé que plusieurs avaient été renvoyées vers leur pays d’origine. Des avocats ont contesté cette version pour certains cas.

Cette incertitude n’est pas un détail administratif. Elle empêche de connaître la durée des séjours, le statut juridique des personnes transférées, les garanties offertes et les voies de recours disponibles. Elle empêche aussi les parlements nationaux et les opinions publiques de contrôler des accords qui peuvent engager la responsabilité de leur pays.

En République démocratique du Congo, le gouvernement a annoncé en avril 2026 un accord temporaire avec Washington. Le premier groupe arrivé à Kinshasa comprenait des ressortissants de pays tiers, notamment d’Amérique latine. Les autorités congolaises ont indiqué que les coûts seraient pris en charge par les États-Unis et que l’Organisation internationale pour les migrations pourrait aider les personnes souhaitant repartir volontairement. Des sources indépendantes ont toutefois fait état d’un accès limité aux personnes transférées et d’informations incomplètes sur leur situation.

Le risque du refoulement en cascade

Le droit international interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque la torture, la persécution ou des traitements inhumains. Ce principe, appelé non-refoulement, s’applique aussi lorsqu’un État sert d’intermédiaire. Une personne ne devrait donc pas être envoyée vers un pays tiers pour être ensuite reconduite vers un territoire dangereux.

C’est précisément le risque signalé par la résolution 645 de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. L’institution décrit une externalisation des responsabilités migratoires. Elle alerte sur les transferts, les placements en détention et les réinstallations opérés sans garanties suffisantes de transparence ni de protection.

Le cas du Ghana illustre cette difficulté. Des avocats ont saisi la justice pour contester le renvoi de personnes vers leur pays d’origine. Ils affirment que certaines bénéficiaient aux États-Unis d’une protection contre l’expulsion vers ces mêmes pays. La plainte concerne 27 personnes, sur plus de 60 transférées au Ghana depuis septembre 2025, selon l’Associated Press.

Pour les personnes concernées, les conséquences sont concrètes. Elles peuvent perdre l’accès à leur avocat, être détenues loin de leur famille et ne pas comprendre la procédure appliquée. Pour les pays d’accueil, la pression touche les services publics, les administrations et les relations avec les États voisins. Le Ghana doit ainsi gérer une question qui concerne toute l’Afrique de l’Ouest, alors que certains ressortissants transférés sont ensuite renvoyés dans des pays voisins comme le Togo.

L’Afrique face à une négociation déséquilibrée

Les gouvernements africains ne forment pas un bloc homogène. Leurs décisions répondent à des intérêts différents. Certains cherchent une aide financière, d’autres espèrent renforcer leurs relations avec Washington ou obtenir des avantages dans les domaines de la sécurité, du commerce et des visas.

La capacité de négociation varie aussi fortement. Eswatini dispose d’un poids diplomatique limité. La République démocratique du Congo, elle, négocie dans un contexte marqué par les violences persistantes dans l’est du pays, les déplacements internes et les discussions sécuritaires avec les États-Unis. Dans ce type de rapport de force, un accord migratoire peut être lié à d’autres dossiers, même si les gouvernements concernés ne publient pas l’ensemble des engagements.

Les effets ne sont pas les mêmes partout. Dans une capitale, l’accueil de quelques dizaines de personnes peut sembler limité. Dans une zone rurale ou dans un système pénitentiaire déjà sous tension, la charge administrative et sociale peut devenir plus lourde. Les populations locales peuvent aussi s’interroger sur l’utilisation de fonds publics, sur la sécurité et sur la priorité donnée à des accords négociés à huis clos.

L’Union européenne suit une voie comparable

Les États-Unis ne sont pas les seuls à vouloir déplacer le traitement des retours hors de leur territoire. En juin 2026, l’Union européenne a conclu un accord politique sur de nouvelles règles permettant la création de « hubs de retour » dans des pays tiers. Ces centres pourraient accueillir des personnes faisant l’objet d’une décision de retour, sur la base d’un accord avec le pays concerné.

La présidence du Conseil de l’Union européenne affirme que ces mécanismes devront respecter les droits fondamentaux. La question centrale reste cependant celle du contrôle. Qui vérifie les conditions de détention ? Qui garantit l’accès à un avocat ? Qui empêche une réexpulsion vers un pays dangereux ?

Le précédent de l’accord entre l’Italie et l’Albanie montre déjà les tensions autour de ces dispositifs. L’Union européenne veut accélérer les retours. Plusieurs pays africains, eux, risquent de devenir des espaces de transit, de détention ou de réinstallation pour des personnes dont le dossier a été décidé ailleurs.

Le débat dépasse donc la seule politique de Donald Trump. Il concerne la manière dont les États riches externalisent leurs frontières, et la manière dont certains gouvernements africains acceptent ou refusent cette logique. La Commission africaine demande davantage de transparence et de garanties. Les prochains accords diront si ces exigences deviennent une règle effective ou restent une déclaration de principe.