À Dakar, une candidature internationale ravive une fracture nationale. En soutenant officiellement Macky Sall pour le secrétariat général des Nations unies, Bassirou Diomaye Faye place la diplomatie sénégalaise face à une question délicate : peut-on défendre un ancien président à l’étranger tout en poursuivant, au pays, le débat sur son bilan politique et financier ?

Un changement de position qui dépasse la rivalité entre deux présidents

Le Sénégal a annoncé son appui à la candidature de Macky Sall le 20 juillet 2026, après une rencontre entre l’ancien chef de l’État et son successeur au Palais de la République. L’annonce est intervenue plusieurs mois après les premières discussions sur cette candidature.

En mars 2026, Dakar figurait parmi les États africains qui n’avaient pas validé une position commune en faveur de Macky Sall. Une note de la Commission de l’Union africaine a indiqué que vingt pays avaient rompu la procédure de silence engagée autour de cette candidature. Le continent n’a donc pas encore dégagé un soutien collectif.

Macky Sall, président du Sénégal de 2012 à 2024, est officiellement candidat à la succession d’António Guterres, dont le mandat doit s’achever le 31 décembre 2026. Sa candidature a été présentée par le Burundi. Dans son document de campagne transmis aux Nations unies, l’ancien dirigeant met en avant son expérience à la tête de l’Union africaine, du NEPAD et de plusieurs cadres de coopération internationale.

Lors d’un entretien accordé à RFI et France 24 en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, Bassirou Diomaye Faye a assumé cette décision. Il a estimé que Macky Sall pouvait porter la demande d’une représentation plus forte de l’Afrique dans les institutions multilatérales. Le chef de l’État sénégalais a notamment déclaré : « Qui de mieux pour défendre une meilleure place pour l’Afrique que le président Macky Sall ? »

Cette justification répond à une logique diplomatique classique : lorsqu’un ancien dirigeant est candidat à une fonction internationale, son pays peut considérer qu’il doit défendre son dossier, malgré les désaccords politiques internes. Mais, au Sénégal, la décision est aussi lue à travers la crise politique qui a marqué la fin du précédent régime.

Les victimes des violences politiques dénoncent une contradiction

Les associations de victimes des violences survenues entre 2021 et 2024 contestent vivement le soutien présidentiel. Elles reprochent à Macky Sall sa responsabilité politique présumée dans la gestion de cette période, marquée par des manifestations, des arrestations et des affrontements meurtriers.

Ces organisations soulignent surtout l’absence de réponse judiciaire complète. Leur critique ne porte donc pas uniquement sur la candidature à l’ONU. Elle vise également le risque de voir une ambition internationale donner l’impression que les contentieux nationaux sont clos, alors que des familles attendent encore vérité, réparation et, le cas échéant, identification des responsabilités.

Le sujet est sensible pour le pouvoir actuel. Bassirou Diomaye Faye a été élu en mars 2024 dans le prolongement d’une forte demande de rupture portée par le Pastef et son principal dirigeant, Ousmane Sonko. Le nouveau pouvoir avait promis de rétablir la responsabilité publique et de faire la lumière sur les années de tension précédentes.

Le soutien à Macky Sall ne signifie pas juridiquement l’abandon de procédures éventuelles. En revanche, il crée un signal politique difficile à interpréter pour les victimes et leurs proches. Le gouvernement devra donc distinguer clairement la conduite de la politique étrangère et le traitement judiciaire des faits reprochés, afin d’éviter que l’une ne paraisse neutraliser l’autre.

La dette publique renforce la contestation

La polémique s’étend au bilan économique. Les nouvelles autorités sénégalaises ont hérité d’une situation financière plus dégradée que les chiffres officiellement présentés avant l’alternance.

Dans un rapport publié en février 2025, la Cour des comptes a évalué la dette publique à 99,67 % du produit intérieur brut à la fin de 2023. Elle a aussi estimé le déficit budgétaire à 12,3 % du PIB. Ces données ont ensuite été examinées par le Fonds monétaire international, qui a suspendu son programme avec Dakar après l’ouverture d’une procédure liée à la fiabilité des déclarations financières.

La Banque africaine de développement a également repris les principales conclusions de l’audit sénégalais. Elle rappelle que les écarts entre les chiffres déclarés et la situation réévaluée ont réduit les marges de manœuvre budgétaires du pays. Pour l’État, cela signifie moins de ressources disponibles pour les salaires, les investissements, les subventions et les services publics.

Dans ce contexte, les propos de Bassirou Diomaye Faye sur les difficultés rencontrées par Macky Sall ont surpris une partie de sa majorité. Des députés du Pastef, le parti au pouvoir, continuent de présenter la dette réévaluée comme l’un des principaux héritages du précédent régime.

La population ne perçoit pas cette question de la même manière selon sa situation. Les ménages urbains ressentent les arbitrages sur les prix et les subventions. Les entreprises formelles subissent le ralentissement des paiements publics et l’accès plus coûteux au crédit. Dans les régions et l’économie informelle, les effets passent davantage par la baisse de la commande publique, la pression fiscale et la fragilité des revenus.

Le calendrier des élections locales ajoute de l’incertitude

Un autre dossier alimente les inquiétudes : les élections municipales et départementales prévues en janvier 2027. À la fin de septembre 2026, le corps électoral n’a toujours pas été convoqué. Certaines étapes préparatoires, dont la révision exceptionnelle des listes, n’ont pas non plus été officiellement engagées.

Des juristes sénégalais estiment que le calendrier devient contraint. Pour un scrutin prévu avant le 22 janvier 2027, le décret de convocation devrait intervenir au plus tard au début de novembre 2026, compte tenu des délais administratifs et électoraux. Le président n’a toutefois pas annoncé de report.

Bassirou Diomaye Faye appelle à ne pas faire de l’échéance électorale une « obsession ». Il affirme que l’année 2027 offre une marge pour organiser le scrutin. Cette lecture est contestée par l’opposition et par une partie de la société civile, qui craignent un décalage sans justification suffisamment transparente.

Le débat dépasse la date du vote. Les élections locales détermineront le contrôle des communes et des départements, donc une partie de la mise en œuvre des politiques publiques. Elles seront aussi un test pour l’implantation territoriale du pouvoir après la victoire présidentielle de 2024. Un report prolongé pourrait donner au parti au pouvoir davantage de temps pour structurer ses relais locaux, tandis que l’opposition y verrait un avantage institutionnel indu.

Une candidature sénégalaise observée par toute l’Afrique de l’Ouest

La décision de Dakar intervient dans un environnement régional marqué par les recompositions politiques de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, organisation qui coordonne la coopération économique et politique de ses États membres.

Le Sénégal demeure l’un des rares pôles de stabilité électorale de la région, même si sa propre trajectoire récente a montré la fragilité de cette image. Son soutien à Macky Sall sera donc observé à deux niveaux : comme une tentative de promouvoir une candidature africaine à l’ONU et comme un choix susceptible de rouvrir des tensions internes.

La prochaine étape sera la compétition diplomatique entre les candidats, puis la décision du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations unies. Pour Dakar, l’enjeu consiste désormais à défendre sa position internationale sans brouiller les engagements pris devant les Sénégalais sur la justice, la transparence financière et le respect du calendrier électoral.