À Ceuta, la question n’est plus seulement celle du contrôle d’une frontière. Elle concerne désormais le retour de plusieurs milliers de personnes, la protection des mineurs et la solidité du partenariat entre Rabat et Madrid. La rencontre organisée à New York entre les chefs de la diplomatie marocaine et espagnole tente de contenir une crise qui dépasse largement le seul territoire de l’enclave.

Un dossier migratoire devenu un test diplomatique

Le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et son homologue espagnol, José Manuel Albares, se sont rencontrés le jeudi 24 septembre 2026 au siège des Nations unies, à New York. Leur échange a porté sur le retour des personnes entrées irrégulièrement à Ceuta les 30 et 31 juillet.

D’après des informations communiquées à la télévision publique espagnole, le Maroc s’est engagé à coopérer avec l’Espagne pour organiser ces retours. Les autorités espagnoles estiment qu’environ 10 000 personnes se trouvent encore dans l’enclave, après le départ volontaire d’une grande partie des arrivants.

Cette coopération ne signifie pas que toutes les situations peuvent être traitées de la même manière. Les adultes, les demandeurs d’asile et les mineurs non accompagnés relèvent de procédures différentes. Le droit espagnol et le droit européen imposent notamment un examen individuel pour les enfants privés de la présence de leurs parents.

José Manuel Albares a présenté cette collaboration comme un résultat du dialogue avec Rabat. De son côté, Nasser Bourita a rappelé la disponibilité du Maroc à travailler sur les retours, tout en rejetant les accusations qui attribueraient directement au gouvernement marocain la responsabilité de l’afflux.

Le ministre marocain estime que les personnes qui ne sont pas reconduites relèvent désormais de la responsabilité des autorités espagnoles. Cette position place Madrid face à une double obligation : gérer l’accueil immédiat et respecter les garanties prévues par le droit des étrangers, le droit d’asile et la protection de l’enfance.

Des chiffres considérables, mais encore discutés

L’afflux des 30 et 31 juillet a été d’une ampleur exceptionnelle. Les premières estimations espagnoles évoquaient plusieurs dizaines de milliers d’entrées. Le gouvernement a ensuite révisé les chiffres à la hausse, jusqu’à environ 80 000 personnes selon des données relayées par la presse espagnole.

Ces données doivent toutefois être lues avec prudence. Elles comptabilisent des passages parfois très courts, des retours rapides au Maroc et des mouvements répétés autour du poste frontalier d’El Tarajal. Le nombre de personnes réellement restées à Ceuta est donc nettement inférieur au total des entrées enregistrées.

La télévision publique espagnole a rapporté qu’environ 10 000 personnes demeuraient dans la ville fin septembre. D’autres responsables locaux ont avancé des évaluations différentes, comprises entre 8 000 et plus de 12 000 personnes. Cette différence illustre la difficulté de l’identification et du suivi administratif dans une situation aussi rapide.

La pression est particulièrement forte sur Ceuta, une ville de taille limitée dont les capacités d’hébergement ont été conçues pour des flux bien plus réduits. Les structures sportives, les centres d’accueil et les services sociaux ont été mobilisés. Les autorités doivent en même temps maintenir les services destinés aux habitants de l’enclave.

La situation pèse aussi sur les personnes arrivées. Certaines cherchent à demander une protection internationale. D’autres souhaitent rejoindre la péninsule espagnole. Les mineurs, eux, doivent être pris en charge par les services compétents et ne peuvent pas être renvoyés automatiquement.

Rabat conteste le récit d’une responsabilité établie

À Madrid, le débat politique s’est rapidement concentré sur le rôle des autorités marocaines. Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a déclaré que le dispositif de contrôle de la frontière avait échoué pendant l’afflux. Il n’a toutefois pas affirmé publiquement que Rabat avait ordonné ou organisé l’opération.

Une enquête espagnole examine désormais les conditions dans lesquelles l’entrée massive s’est produite. Des documents policiers évoquent la présence d’agents marocains près de la frontière et une intervention jugée insuffisante. D’autres éléments font état d’un possible guidage de groupes vers certains points de passage.

Ces informations restent versées à une procédure en cours. Elles ne constituent pas une décision judiciaire établissant la responsabilité du gouvernement marocain. Cette distinction est essentielle, car l’enquête porte à la fois sur les mouvements de population, les messages diffusés sur les réseaux sociaux et le comportement des forces de sécurité des deux côtés.

Rabat refuse donc que la relation bilatérale soit conduite à travers des accusations publiques. Pour le Maroc, le dossier s’inscrit dans un partenariat plus large avec l’Espagne, marqué par la coopération sécuritaire, les échanges commerciaux et la gestion des mobilités. La question migratoire reste néanmoins liée aux désaccords politiques entre les deux capitales.

Ceuta et Melilla occupent une place particulière dans cette relation. Ces deux villes sous administration espagnole sont situées sur la côte nord-africaine et restent revendiquées par le Maroc. Leur statut nourrit une sensibilité politique durable, même lorsque Rabat et Madrid coopèrent sur les questions économiques ou sécuritaires.

Une frontière locale au cœur des équilibres européens

Pour le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, la ville ne peut pas porter seule le coût humain, financier et administratif de la crise. Il demande un soutien accru de l’Union européenne, notamment pour renforcer les infrastructures frontalières et les capacités d’accueil.

La demande de Ceuta renvoie à une réalité régionale. La frontière entre le Maroc et l’enclave est aussi l’un des points de contact terrestres entre l’Afrique et l’espace européen. Les décisions prises à cet endroit influencent la coopération entre Rabat, Madrid et Bruxelles, en particulier sur les retours et la surveillance des frontières.

Pour les habitants de Ceuta, l’enjeu est immédiat : préserver la sécurité, les services publics et l’activité économique. Pour les personnes bloquées dans l’enclave, il s’agit d’obtenir une décision claire sur leur statut. Pour le Maroc, le dossier touche à la souveraineté, à la dignité de ses ressortissants et à sa relation avec l’Espagne.

La suite dépendra donc de plusieurs étapes. Les autorités devront préciser les critères de retour, distinguer les adultes des mineurs et traiter les éventuelles demandes d’asile. Elles devront aussi établir les responsabilités dans le déroulement de l’afflux, sans transformer une enquête en verdict politique.

La rencontre de New York ouvre un canal de coopération, mais elle ne règle pas le désaccord de fond. Rabat veut éviter d’être présenté comme l’organisateur d’une opération qu’il ne reconnaît pas. Madrid cherche à restaurer le contrôle de sa frontière et à obtenir des retours. Entre les deux, Ceuta reste le point de tension où se croisent migration, droit, souveraineté et rapports de force régionaux.