Un fleuve ne reconnaît pas les frontières politiques. Il continue de couler lorsque les gouvernements suspendent le dialogue, ferment une frontière ou quittent une organisation régionale. En Afrique de l’Ouest, cette réalité géographique met aujourd’hui à l’épreuve la continuité de la coopération entre la CEDEAO et les pays de l’Alliance des États du Sahel.
Une région organisée autour de bassins partagés
La première édition du Forum régional de l’eau de l’Afrique de l’Ouest se tient les 24 et 25 septembre 2026 à Abidjan, en Côte d’Ivoire. La rencontre est portée par la CEDEAO, l’UEMOA, le CILSS et les autorités ivoiriennes. Son objectif est de placer l’eau au centre des politiques agricoles, énergétiques, environnementales et d’aménagement.
Le choix du sujet répond à une contrainte très concrète. L’Afrique de l’Ouest compte 28 bassins hydrographiques transfrontaliers. Ils couvrent près de 71 % de la superficie régionale. À l’exception du Cap-Vert, chaque pays partage au moins un cours d’eau avec un voisin. Ces bassins structurent donc la vie quotidienne bien au-delà des capitales.
Le fleuve Niger relie notamment la Guinée, le Mali, le Niger, le Bénin et le Nigeria, tout en impliquant aussi le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Cameroun et le Tchad dans la gestion du bassin. Le Sénégal, la Volta et le lac Tchad obéissent à la même logique. Les décisions prises en amont peuvent modifier l’irrigation, la pêche, la production électrique ou l’exposition aux crues en aval.
La gestion de l’eau ne relève donc pas seulement de l’accès à l’eau potable. Elle concerne aussi les récoltes, les pâturages, les barrages, les zones humides et les déplacements des populations. Dans une région où une grande partie de l’agriculture dépend encore des pluies, la maîtrise des ressources hydriques devient un enjeu de sécurité alimentaire.
Le retrait de l’AES complique les canaux politiques
Le forum intervient dans un contexte de recomposition régionale. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, ont quitté officiellement la CEDEAO le 29 janvier 2025. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui coordonne les politiques économiques et la libre circulation dans la sous-région, a toutefois maintenu plusieurs dispositions pratiques pour éviter une rupture brutale dans la vie des populations.
Les trois États sahéliens contestent depuis plusieurs années l’orientation politique de la CEDEAO. Leurs autorités dénoncent notamment les sanctions adoptées après les changements de pouvoir intervenus à Bamako, Ouagadougou et Niamey. La CEDEAO, de son côté, a défendu ses mesures au nom de la restauration de l’ordre constitutionnel et de la préservation de ses règles communes.
Cette fracture politique ne supprime cependant pas les autres cadres de coopération. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger restent membres de l’UEMOA, l’Union économique et monétaire ouest-africaine, qui partage notamment le franc CFA avec plusieurs pays de la région. Ils demeurent aussi présents dans des organisations spécialisées de gestion des bassins.
L’Autorité du bassin du Niger illustre cette continuité. Créée en 1964 sous une première forme, puis réorganisée en 1980, elle réunit neuf pays : le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali, le Niger, le Nigeria et le Tchad. Son périmètre dépasse donc celui de la CEDEAO. Le retrait d’un État de cette dernière ne provoque pas automatiquement son départ de l’Autorité du bassin du Niger.
Cette distinction institutionnelle est décisive. Elle permet de maintenir des échanges techniques sur les niveaux d’eau, les retenues, les prévisions de crues ou les usages agricoles. Elle offre aussi un espace de discussion à des pays qui ne partagent plus le même cadre politique régional.
Le véritable test se jouera dans les travaux techniques
Le forum d’Abidjan ne sera pas seulement jugé sur ses déclarations finales. La question centrale sera la participation effective des délégations burkinabè, maliennes et nigériennes aux sessions consacrées aux bassins partagés. La présence des représentants de l’AES permettrait de mesurer la capacité des institutions techniques à fonctionner malgré la rupture politique.
Les organisateurs veulent notamment promouvoir une approche intégrée de l’eau, de l’énergie, de l’alimentation et de l’environnement. Ce principe peut sembler institutionnel. Il répond pourtant à des situations très concrètes. Un barrage modifie les volumes disponibles pour l’irrigation. Une mauvaise coordination peut accentuer les tensions entre agriculteurs et éleveurs. Une crue mal anticipée peut frapper des villages situés à plusieurs centaines de kilomètres de sa source.
Les effets ne sont pas identiques selon les territoires. Les capitales disposent de services administratifs capables de suivre les négociations. Les zones rurales dépendent davantage de l’information transmise par les services hydrologiques et les organisations locales. Les exploitations commerciales peuvent négocier des accès à l’irrigation. Les petits producteurs, eux, restent plus exposés aux retards, aux pannes et aux variations saisonnières.
La dimension énergétique ajoute un autre niveau de complexité. Dans plusieurs pays, l’hydroélectricité soutient les réseaux urbains et les activités industrielles. Une baisse des apports peut affecter la production électrique, tandis qu’une priorité donnée à l’énergie peut réduire les volumes disponibles pour l’agriculture. La coordination devient alors une question de développement économique, et non un simple dossier administratif.
Des institutions à préserver au-delà des recompositions
Le cas ouest-africain montre que l’intégration régionale ne repose pas sur une seule organisation. La CEDEAO reste un cadre politique et économique majeur. Mais les autorités de bassin, l’UEMOA, le CILSS et les mécanismes nationaux jouent aussi un rôle essentiel. Leur existence permet de maintenir des coopérations sectorielles lorsque les relations diplomatiques se dégradent.
Cette architecture ne garantit pas, à elle seule, des résultats rapides. Les institutions de bassin ont besoin de financements réguliers, de données partagées et de relais locaux. Elles doivent aussi associer davantage les collectivités, les agriculteurs, les éleveurs, les pêcheurs et les opérateurs énergétiques. Sans cette traduction concrète, les accords régionaux risquent de rester éloignés des besoins des populations.
La suite dépendra donc moins des symboles politiques que de la capacité à préserver les échanges opérationnels. Les prochains rendez-vous de l’Autorité du bassin du Niger, les décisions sur le financement des infrastructures et la participation des pays de l’AES aux mécanismes régionaux seront particulièrement suivis.
À Abidjan, l’eau rappelle une règle simple : les organisations peuvent se séparer, mais les bassins restent communs. Dans une Afrique de l’Ouest traversée par de nouvelles lignes politiques, cette continuité matérielle pourrait devenir l’un des rares espaces où le dialogue régional demeure indispensable.