À Monrovia comme dans les régions libériennes, l’accès au numérique ne dépend pas seulement d’un téléphone ou d’une connexion. Pour de nombreuses femmes, le temps disponible, le coût des données, l’accès à la formation et la garde des enfants pèsent aussi dans la balance. Un nouveau programme veut agir sur ces obstacles en même temps.

Cinq pôles, de Monrovia aux régions

Le ministère libérien du Genre, de l’Enfance et de la Protection sociale et l’entreprise technologique Cybastion ont signé, le 23 septembre 2026 à New York, un accord consacré à l’autonomisation numérique et économique des femmes. La cérémonie s’est tenue en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, lors d’une rencontre consacrée aux investissements en Afrique.

Le programme prévoit cinq sites. Un campus principal doit voir le jour à Monrovia. Quatre pôles régionaux sont annoncés à Voinjama, Gbarnga, Kakata et Buchanan. Le dispositif doit s’étendre sur 36 mois, selon les informations communiquées après la signature.

Ces centres proposeront des formations aux compétences numériques, à la gestion d’entreprise et à l’entrepreneuriat. Ils doivent également offrir du mentorat, un appui au développement commercial et une orientation vers les services financiers. L’objectif est d’aider les participantes à mieux vendre leurs produits, accéder à de nouveaux marchés et intégrer des chaînes de valeur plus structurées.

Le projet vise notamment les femmes actives dans l’économie informelle et dans les filières agricoles. Cette orientation est importante au Liberia, où une grande partie de l’activité économique repose sur de petites entreprises, le commerce de proximité et des activités qui échappent encore aux circuits formels de financement.

Chaque pôle doit intégrer un service de garde d’enfants. Cette composante répond à une contrainte concrète : une formation peut rester inaccessible si les participantes doivent choisir entre leur activité, leurs responsabilités familiales et leur présence en salle. Le programme entend donc traiter l’accès au numérique comme une question de compétences, mais aussi d’organisation sociale.

La Theya Foundation, structure philanthropique liée à Cybastion, doit participer à la mise en œuvre des formations. Le partenariat prévu avec Cisco s’appuiera notamment sur la Cisco Networking Academy, un programme de formation aux réseaux et aux technologies numériques. Les jeunes pourront également accéder à certaines activités.

Un programme qui s’inscrit dans une transformation plus large

Ce nouvel accord prolonge une coopération engagée en septembre 2024 entre le gouvernement libérien et Cybastion. Le cadre signé à l’époque portait sur cinq ans et concernait plusieurs chantiers : connectivité internationale, services publics numériques, centre de données et cybersécurité.

Le projet de 2024 prévoyait notamment d’améliorer l’accès du Liberia aux infrastructures numériques internationales. Il incluait aussi la conception d’un centre de données destiné à héberger des services publics numériques. Parmi les applications évoquées figuraient les démarches administratives en ligne, la fiscalité électronique et les services liés aux déplacements.

Les deux volets ne répondent pas au même besoin. Le premier cherche à renforcer les infrastructures et les services de l’État. Le second s’adresse directement aux utilisatrices, aux entrepreneuses et aux jeunes. Leur cohérence dépendra toutefois de la capacité du pays à rendre les connexions abordables et disponibles au-delà de Monrovia.

Le gouvernement libérien présente cette coopération comme un élément de sa stratégie de modernisation économique. Pour Cybastion, elle élargit également le champ d’intervention engagé dans les infrastructures et la cybersécurité vers la formation et l’entrepreneuriat féminin.

Le coût reste le premier obstacle

Le Liberia part d’un niveau de connectivité encore faible. La Banque mondiale indique que le pays occupait le 99e rang sur 100 dans l’Inclusive Internet Index en 2022. Le même document estimait que les hommes étaient près de 50 % plus susceptibles d’utiliser Internet que les femmes.

Ces écarts ne relèvent pas d’un seul facteur. Le prix des appareils et des forfaits de données limite l’usage régulier. Le manque de compétences numériques freine aussi l’adoption des services en ligne. Dans les zones rurales, la distance avec les centres de formation et la qualité variable des réseaux ajoutent une contrainte supplémentaire.

Les données plus récentes de la Banque mondiale montrent que 29,6 % de la population libérienne utilisait Internet en 2024. Cet indicateur national ne suffit pas à mesurer les différences entre femmes et hommes, entre Monrovia et les comtés, ou entre les entreprises formelles et les activités informelles. Il rappelle néanmoins l’ampleur du marché à construire.

Le choix de Voinjama, Gbarnga, Kakata et Buchanan donne au programme une portée territoriale. Ces villes ne jouent pas le même rôle dans l’économie libérienne. Buchanan est un centre portuaire, Kakata se trouve dans une zone agricole proche de la capitale, tandis que Gbarnga et Voinjama desservent l’intérieur du pays. La réussite du dispositif dépendra donc de son adaptation aux économies locales.

Une entrepreneuse de Monrovia pourra rechercher des clients en ligne ou utiliser des outils de paiement numérique. Dans une zone agricole, la priorité pourra être différente : suivre les prix, organiser les commandes, améliorer la gestion des stocks ou accéder à un acheteur situé loin du lieu de production.

Un test pour la politique numérique ouest-africaine

Le Liberia est membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO. Cette organisation cherche à renforcer les échanges, la mobilité et l’intégration économique entre ses États membres. Dans ce cadre, l’accès des femmes aux outils numériques touche directement le commerce régional et la circulation des services.

Les petites entreprises dirigées par des femmes restent souvent éloignées des dispositifs d’exportation, des plateformes commerciales et des financements structurés. Des compétences numériques mieux diffusées peuvent réduire cette distance. Elles ne la supprimeront pas automatiquement : il faudra aussi des documents administratifs accessibles, des paiements fiables, des réseaux fonctionnels et des mécanismes de crédit adaptés.

Le programme devra également préciser ses résultats attendus. Le nombre de femmes formées ne suffira pas à mesurer son impact. Il faudra suivre la création et la survie des entreprises, l’accès aux financements, l’évolution des revenus, l’usage réel des outils numériques et la participation des femmes venant des zones rurales.

La prochaine étape sera donc opérationnelle : calendrier des travaux, financement, sélection des bénéficiaires et articulation avec les administrations libériennes déjà engagées dans la formation numérique. Si ces éléments sont clarifiés, les cinq pôles pourront devenir plus que des salles de cours. Ils pourraient relier compétences, garde d’enfants, activité économique et accès aux marchés dans plusieurs territoires du Liberia.