À Mekele, la rupture ne se mesure plus seulement aux déclarations politiques. Elle se voit désormais sur les pistes de l’aéroport Alula Aba Nega, où les liaisons aériennes ont été suspendues après la prise du site par les forces tigréennes. Pour les habitants du Tigré, cette coupure réactive le souvenir d’une guerre qui avait déjà isolé la région du reste de l’Éthiopie.

Un aéroport stratégique au cœur d’une nouvelle escalade

Le 23 septembre 2026, des forces liées au Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, ont pris le contrôle de l’aéroport de Mekele, capitale régionale du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie. Plusieurs sources locales ont également fait état d’une présence tigréenne dans les aéroports d’Aksoum et de Shire.

Ces informations ont été rapportées par des témoins locaux et recoupées par plusieurs médias internationaux. Euronews a évoqué la prise de l’aéroport de Mekele et des affrontements dans la région voisine de l’Afar. L’agence espagnole EFE a, elle aussi, rapporté la prise de plusieurs plateformes aéroportuaires du Tigré.

Ethiopian Airlines a suspendu ses vols vers Mekele, Aksoum et Shire. La compagnie nationale a justifié cette décision par la situation sécuritaire dans la région, sans annoncer de date de reprise. Cette mesure coupe un lien essentiel avec Addis-Abeba, la capitale fédérale, et complique les déplacements des civils, des commerçants, des agents humanitaires et des familles séparées par le conflit.

Le contrôle d’un aéroport ne constitue pas seulement un gain militaire. Il permet de surveiller les mouvements, de sécuriser un point d’entrée logistique et de réduire la présence visible des autorités fédérales. À Mekele, cette évolution confirme aussi l’affaiblissement de l’administration intérimaire mise en place après l’accord de Pretoria.

Des combats signalés au Tigré, en Afar et vers l’Amhara

La prise de l’aéroport intervient après plusieurs semaines de tension entre le gouvernement fédéral et les autorités tigréennes. Des affrontements ont été signalés dans l’Afar, région voisine du Tigré, notamment autour d’Abala et d’Erebti. Ces localités occupent une position sensible sur les axes reliant le nord de l’Éthiopie aux couloirs commerciaux de la mer Rouge.

Des sources citées par Euronews ont également mentionné des combats autour de Berhale, Megale, Dalul et Konoba. Ces informations restent difficiles à vérifier de manière indépendante, en raison des restrictions d’accès et des perturbations des communications.

Le 24 septembre, l’organisation spécialisée dans l’analyse des conflits ACLED a signalé la poursuite des affrontements à la frontière entre le Tigré et l’Afar, ainsi que dans la région Amhara. Elle a indiqué que les forces de défense du Tigré avaient pris le contrôle des aéroports de Mekele, Aksoum et Shire le 23 septembre.

De son côté, l’armée fédérale affirme avoir tué plus de 200 combattants rebelles depuis le mardi 22 septembre. Ce bilan n’a pas été confirmé par une source indépendante. Il doit donc être considéré comme une déclaration de l’armée, et non comme un bilan établi.

Le TPLF affirme pour sa part être engagé dans une « guerre totale » contre le gouvernement fédéral. Cette formule traduit une nette aggravation du discours politique et militaire. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de déterminer l’ampleur exacte des opérations ni le niveau de contrôle exercé par chaque camp sur le terrain.

L’accord de Pretoria sous forte pression

La crise actuelle s’inscrit dans la trajectoire de la guerre du Tigré, déclenchée en novembre 2020 entre le gouvernement d’Abiy Ahmed et le TPLF, qui dominait auparavant la coalition au pouvoir en Éthiopie. Le conflit s’était achevé par l’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, en Afrique du Sud, le 2 novembre 2022, sous l’égide de l’Union africaine.

Le texte avait permis de faire taire les armes et d’organiser un processus de désarmement. Toutefois, plusieurs dossiers sont restés ouverts. Le retour des populations déplacées, le contrôle des territoires contestés, la réorganisation des forces tigréennes et la participation politique du TPLF n’ont pas trouvé de règlement durable.

La prolongation de l’administration intérimaire du Tigré a également provoqué des tensions. En mai 2026, le TPLF a annoncé la restauration de l’ancien gouvernement régional, après avoir rejeté l’extension du mandat de cette administration. Le pouvoir fédéral a contesté cette décision, estimant qu’elle fragilisait l’autorité constitutionnelle de l’État éthiopien.

La situation est devenue plus complexe après la formation, en septembre 2026, d’une alliance réunissant plusieurs mouvements d’opposition armés ou politiques. Selon Associated Press, cette coalition rassemble notamment le TPLF, le mouvement Fano actif en Amhara et l’Armée de libération oromo. Les groupes affirment vouloir contester le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed.

Une crise qui dépasse les frontières du Tigré

Pour les habitants, la priorité reste l’accès aux services essentiels. La suspension des vols réduit les possibilités de déplacement vers Addis-Abeba. Elle peut aussi ralentir l’arrivée de médicaments, de liquidités et de personnels humanitaires. Dans les zones rurales, où les routes sont longues et parfois exposées, l’impact sera probablement plus direct encore.

Les entreprises formelles subissent déjà l’incertitude. Les commerçants, les transporteurs et les familles qui dépendent des transferts venus de la capitale doivent composer avec des liaisons interrompues. Dans une région marquée par les destructions de la guerre précédente, une nouvelle fermeture des axes de circulation pourrait rapidement peser sur les prix et l’approvisionnement.

L’enjeu est également régional. L’Afar relie le nord de l’Éthiopie aux routes conduisant vers Djibouti, principal débouché maritime du pays. Une extension des combats pourrait perturber les flux commerciaux et accroître la pression sur les communautés déjà fragilisées par les déplacements.

La crise concerne enfin l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation de coopération de l’Afrique de l’Est, ainsi que l’Union africaine. Pretoria avait montré qu’une médiation africaine pouvait contribuer à mettre fin à une guerre majeure. La nouvelle escalade teste désormais la capacité de ces institutions à empêcher la reprise d’un conflit national aux conséquences régionales.

Dans les prochains jours, trois éléments seront déterminants : l’évolution du contrôle des aéroports, l’ouverture éventuelle de nouveaux fronts en Afar et en Amhara, et la réaction de l’Union africaine. La reprise des vols vers Mekele, Aksoum et Shire constituera aussi un indicateur concret du niveau de sécurité. Pour l’instant, l’accord de Pretoria reste en vigueur sur le papier, mais son architecture politique et sécuritaire est soumise à la plus grave épreuve depuis sa signature.