En Éthiopie, le retour des combats dans le nord du pays fait craindre l’effondrement d’un équilibre déjà fragile. À Addis-Abeba, le gouvernement fédéral présente son opération comme une réponse à une offensive. Au Tigré, les autorités régionales parlent désormais de « guerre totale ». Entre ces deux récits, une certitude se dégage : la trêve signée en novembre 2022 ne suffit plus à contenir les tensions.

Un front qui dépasse les limites du Tigré

Les affrontements ont repris le mardi 22 septembre 2026 sur plusieurs axes du nord de l’Éthiopie. Ils concernent notamment le Tigré, l’Amhara et l’Afar, trois régions voisines dont les frontières et les territoires disputés ont été au cœur de la guerre précédente.

Le Tigré est la région dirigée par le Front de libération du peuple du Tigré, ou TPLF. L’Amhara est, elle, marquée par la présence des Fano, des milices nationalistes opposées au pouvoir fédéral depuis 2023. L’Afar occupe un espace stratégique entre le nord éthiopien, Djibouti et la mer Rouge.

Cette extension géographique change la nature de la crise. Il ne s’agit plus seulement d’un face-à-face entre Addis-Abeba et Mekele, la capitale régionale du Tigré. Les combats impliquent désormais plusieurs forces armées, des alliances mouvantes et des zones essentielles pour les routes commerciales.

Des responsables tigréens affirment que leurs forces ont repris le contrôle de plusieurs aéroports de la région, dont celui de Mekele. Ces informations ont été rapportées par plusieurs médias, mais leur portée militaire exacte reste difficile à établir dans un contexte où les communications sont limitées.

Un bilan annoncé par l’armée, mais encore impossible à vérifier

Le 24 septembre, l’armée fédérale éthiopienne a annoncé avoir tué 272 combattants rebelles et blessé 260 autres en quarante-huit heures. Elle affirme que ces pertes ont été infligées lors d’une contre-offensive menée dans la région de l’Amhara, notamment dans la zone de North Wollo.

Ce bilan provient uniquement de la communication militaire fédérale. Il a été repris par plusieurs agences et médias internationaux, mais aucune mission indépendante n’a pu confirmer séparément le nombre de morts ou de blessés. Il doit donc être considéré comme un bilan revendiqué par l’un des camps.

Les forces tigréennes contestent, de leur côté, le cadrage du gouvernement. Elles accusent l’armée fédérale d’avoir lancé une offensive terrestre appuyée par des drones, de l’artillerie et des unités mécanisées. Le gouvernement soutient au contraire que les groupes armés tigréens ont attaqué les premiers.

Des informations locales font également état de frappes autour d’Alamata et de Raya, dans le sud du Tigré. Le maire d’Alamata a évoqué 14 morts et 22 blessés. Ce bilan n’a pas encore fait l’objet d’une confirmation indépendante suffisante et doit rester attribué à l’autorité locale.

La paix de Pretoria montre ses limites

La crise actuelle ravive le souvenir de la guerre du Tigré, qui a opposé les forces fédérales et leurs alliés au TPLF entre novembre 2020 et novembre 2022. Le conflit avait pris fin avec l’accord de Pretoria, conclu sous la médiation de l’Union africaine.

Le texte avait prévu la cessation des hostilités, le désarmement progressif des forces tigréennes et le retour de l’administration fédérale dans la région. Il avait aussi ouvert la voie à la reprise de l’aide humanitaire et à la réintégration politique du TPLF.

Mais plusieurs dossiers sont restés sans règlement. Le statut des territoires disputés entre le Tigré et l’Amhara demeure explosif. Le désarmement des combattants n’a pas été entièrement mené à son terme. La question du retour des personnes déplacées reste également sensible.

À cela s’ajoutent les tensions entre le TPLF et le gouvernement fédéral sur l’autonomie régionale, la reconstruction et la place des forces tigréennes dans l’appareil de sécurité. La crise s’inscrit donc dans un désaccord plus large sur le fonctionnement du fédéralisme ethnique éthiopien.

Une alliance militaire qui élargit le risque

Le TPLF ne se retrouve pas isolé. Des combattants tigréens auraient coordonné certaines opérations avec les Fano, pourtant opposés au TPLF durant la guerre de 2020 à 2022. Cette coopération illustre le caractère changeant des alliances éthiopiennes.

Leur rapprochement semble reposer moins sur un projet politique commun que sur un adversaire partagé : le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed. Une alliance de circonstance peut toutefois produire des effets durables. Elle risque de multiplier les fronts et de compliquer toute négociation.

Cette dynamique intervient quelques jours après l’annonce d’une coalition regroupant plusieurs mouvements d’opposition armés et politiques. Selon l’Associated Press, l’alliance rassemble notamment le TPLF, les Fano et l’Armée de libération oromo, ainsi que d’autres groupes actifs dans plusieurs régions du pays.

Pour le pouvoir fédéral, cette convergence confirme l’existence d’une menace nationale coordonnée. Pour ses adversaires, elle traduit plutôt le rejet d’une centralisation jugée excessive. Ces deux lectures peuvent coexister sans que l’une permette, à elle seule, de comprendre la réalité du terrain.

Des conséquences immédiates pour les populations

La priorité est désormais la protection des civils. La reprise des affrontements menace les déplacements entre le Tigré, l’Amhara et l’Afar. Elle peut aussi interrompre les marchés, les transports et l’acheminement de l’aide.

Les zones rurales sont particulièrement exposées. Elles disposent de moins d’hôpitaux, de routes praticables et de moyens de communication. Dans les villes, les habitants redoutent surtout les coupures de vols, les restrictions de circulation et la hausse des prix.

La crise pèse également sur l’économie nationale. Le nord éthiopien dépend fortement des échanges régionaux, de l’agriculture et des corridors reliant l’intérieur du pays au port de Djibouti. Toute perturbation prolongée peut affecter les revenus des ménages, les importations et l’activité commerciale à Addis-Abeba.

La situation humanitaire reste d’autant plus préoccupante que le Tigré sort à peine d’une guerre dévastatrice. La reprise des combats pourrait interrompre les programmes de reconstruction, ralentir le retour des déplacés et compliquer l’accès aux soins.

Un enjeu pour la Corne de l’Afrique

La crise dépasse les frontières éthiopiennes. L’Éthiopie joue un rôle central dans la Corne de l’Afrique et au sein de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD. Une nouvelle guerre pourrait affecter le Soudan, déjà ravagé par un conflit, ainsi que Djibouti et l’Érythrée.

Elle pourrait aussi fragiliser les corridors commerciaux vers la mer Rouge. Les autorités de l’Union africaine et de l’Union européenne ont appelé à une désescalade immédiate. L’Union africaine est directement concernée : son accord de Pretoria constitue le principal cadre de paix disponible.

Les prochains jours seront décisifs. Il faudra vérifier l’évolution des positions militaires autour de l’Amhara, du Tigré et de l’Afar. Il faudra aussi suivre les contacts entre Addis-Abeba, les dirigeants tigréens et les autres groupes armés.

Le risque principal n’est pas seulement une reprise de la guerre du Tigré. C’est la transformation de tensions régionales en conflit national coordonné. Pour l’Éthiopie, la question est désormais de savoir si l’accord de 2022 peut être réactivé ou si le pays entre dans une nouvelle phase de confrontation.