Dans le nord de l’Éthiopie, la rupture du front ne se limite plus au Tigré. Les combats gagnent l’Afar et l’Amhara, deux régions qui commandent des axes routiers essentiels vers Addis-Abeba. Cette extension ravive le risque d’un conflit durable, alors que l’accord de Pretoria de novembre 2022 avait mis fin à la guerre ouverte au Tigré.
Une nouvelle flambée autour du Tigré
Le jeudi 24 septembre 2026, l’armée éthiopienne a affirmé avoir tué 272 combattants liés au Front de libération du peuple du Tigré, le parti armé qui a dirigé la région pendant plusieurs décennies. Elle a également annoncé 260 blessés dans ses rangs adverses. Ces chiffres proviennent d’un communiqué des Forces de défense nationale éthiopiennes et n’ont pas pu être vérifiés indépendamment.
La déclaration militaire intervient après des attaques lancées, selon les autorités fédérales, dans les régions voisines de l’Afar et de l’Amhara. L’armée affirme avoir mené une contre-offensive. De son côté, la direction tigréenne accuse le pouvoir fédéral d’avoir provoqué l’escalade et présente les opérations en cours comme une réponse à des pressions militaires croissantes.
Des affrontements ont été signalés près de Yallo, une localité située dans l’Afar, ainsi qu’autour de Weldiya, dans la zone du Wollo septentrional en Amhara. Cette ville se trouve sur un axe reliant le nord du pays aux régions centrales. Sa position lui donne une importance militaire et logistique, sans pour autant signifier qu’une progression vers Addis-Abeba soit acquise.
Les informations disponibles restent fragmentaires. Les communications sont difficiles dans plusieurs zones de combat. Les acteurs armés diffusent des bilans contradictoires. Les annonces concernant des villes conquises, des soldats capturés ou des pertes importantes doivent donc être considérées avec prudence.
Le souvenir de la guerre de 2020-2022
Cette crise s’inscrit dans la continuité de la guerre du Tigré, déclenchée en novembre 2020 entre le gouvernement fédéral et les forces tigréennes. Le conflit avait ensuite gagné l’Amhara et l’Afar. L’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, en Afrique du Sud, le 2 novembre 2022, avait permis la suspension des combats de grande ampleur.
Cependant, cet accord n’a pas réglé toutes les questions territoriales et politiques. Le statut des territoires disputés, le retour des personnes déplacées, le désarmement des combattants et la réintégration des forces tigréennes restent des dossiers sensibles. La confiance entre Mekele, capitale du Tigré, et Addis-Abeba demeure limitée.
La situation est encore compliquée par la guerre menée depuis 2023 contre les milices Fano en Amhara. Ces groupes armés, issus de la mouvance nationaliste amhara, se sont opposés au gouvernement fédéral après le projet d’intégration des forces régionales dans l’armée nationale. Dans le nord, d’anciens adversaires peuvent désormais avoir des intérêts convergents contre le pouvoir central.
Cette recomposition est l’un des éléments les plus sensibles de la crise. Les forces tigréennes et les combattants Fano se sont affrontés pendant la guerre précédente, notamment autour de territoires revendiqués par les deux communautés. Leur rapprochement militaire, même ponctuel, pourrait modifier l’équilibre dans le nord de l’Éthiopie.
Des accusations croisées et un bilan encore incertain
Les autorités fédérales présentent les opérations tigréennes comme une offensive contre l’intégrité territoriale du pays. Le gouvernement affirme avoir réagi pour empêcher la prise de positions stratégiques en Amhara et en Afar. Dans un discours prononcé devant l’Assemblée générale des Nations unies, le président éthiopien Taye Atske Selassie a dénoncé les « forces de destruction et de chaos » ainsi que l’ingérence d’acteurs étrangers.
Le Front de libération du peuple du Tigré affirme, pour sa part, être entré dans une « guerre ouverte » avec les forces fédérales. Cette formulation marque une rupture avec le cadre politique de l’accord de Pretoria. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de mesurer l’ampleur des opérations ni de confirmer le contrôle durable d’une localité.
Selon des informations relayées par des médias internationaux, les combats auraient également touché les environs de Raya et d’Alamata, au sud du Tigré. Des autorités locales ont évoqué des frappes ayant atteint des zones civiles. Là encore, les bilans de morts et de blessés restent à établir par des sources indépendantes et par des organisations humanitaires présentes sur le terrain.
La première conséquence concerne les habitants. Dans les zones rurales, les affrontements peuvent interrompre les marchés, les transports et l’accès aux soins. Les populations déplacées depuis la guerre précédente restent particulièrement exposées. Dans les villes, les restrictions de circulation et la hausse des prix peuvent toucher les commerçants, les salariés et les ménages dépendant des approvisionnements venus d’autres régions.
Le risque ne concerne pas seulement les combattants. Une reprise des combats autour des routes de l’Amhara et de l’Afar pourrait perturber les flux de marchandises vers le nord. Elle compliquerait aussi l’acheminement de l’aide humanitaire. Pour les autorités locales, la priorité est de maintenir les services publics. Pour Addis-Abeba, il s’agit de préserver les axes stratégiques et d’empêcher la constitution d’un front coordonné contre le pouvoir fédéral.
Un enjeu pour la Corne de l’Afrique
L’instabilité éthiopienne dépasse les frontières nationales. L’Éthiopie joue un rôle central dans l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui regroupe plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Une nouvelle guerre dans le nord pourrait affecter les corridors commerciaux, les déplacements de population et les équilibres avec l’Érythrée, le Soudan et Djibouti.
La crise intervient aussi dans un environnement régional déjà fragilisé. Le Soudan voisin est plongé dans une guerre depuis avril 2023. La frontière entre les deux pays accueille des populations déplacées et reste exposée aux trafics et aux tensions foncières. Toute nouvelle mobilisation militaire éthiopienne pourrait donc avoir des effets sur plusieurs frontières à la fois.
Pour l’Union africaine, basée à Addis-Abeba, le dossier pose une question délicate. L’accord de Pretoria avait été soutenu par l’organisation continentale et par des médiateurs africains. Une reprise des hostilités mettrait à l’épreuve les mécanismes africains de prévention des conflits et la crédibilité du suivi de cet accord.
Les prochaines étapes seront déterminantes. Il faudra vérifier la réalité des pertes annoncées, l’évolution du front autour de Weldiya et de Yallo, ainsi que la capacité des médiateurs à rétablir des canaux de dialogue. Pour l’instant, les faits établis montrent surtout une extension géographique de la crise. Ils ne permettent pas encore de conclure à un retour complet à la guerre de 2020-2022.
Les premiers éléments rapportés sur les combats dans le nord de l’Éthiopie, le bilan communiqué par l’armée éthiopienne et les informations disponibles sur les fronts de l’Amhara et du Tigré convergent sur l’intensification des affrontements, mais ne permettent pas encore de confirmer indépendamment le bilan humain annoncé.