En Éthiopie, la question n’est plus seulement de savoir si la paix de 2022 tient encore. Depuis le dimanche 20 septembre 2026, une alliance réunissant plusieurs groupes armés conteste directement l’autorité fédérale. Trois jours plus tard, des forces tigréennes ont pris le contrôle d’aéroports dans le nord du pays. Le risque est désormais celui d’un élargissement du conflit au-delà du Tigré.

Une alliance qui dépasse les frontières du Tigré

Le Front populaire de libération du Tigré, ou TPLF, a annoncé le 20 septembre la création d’une coalition avec six autres organisations armées et politiques. Cette alliance rassemble notamment des forces tigréennes, les milices Fano de la région Amhara et l’Armée de libération oromo, active dans l’Oromia.

Le Front national de libération de l’Ogaden, un groupe actif dans la région Somali, ainsi que des organisations armées issues de l’Afar, du Benishangul-Gumuz et du peuple Gumuz figurent également parmi les signataires. Les membres de cette coalition disent vouloir obtenir le départ du gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed et ouvrir une transition politique.

Cette recomposition est importante. Ces groupes ne partagent pas nécessairement le même projet pour l’Éthiopie. Certains défendent des revendications territoriales ou communautaires. D’autres contestent la centralisation du pouvoir ou les opérations militaires menées par Addis-Abeba. Leur rapprochement traduit donc moins une unité idéologique qu’un intérêt commun : affaiblir le pouvoir fédéral.

Une telle coalition reste toutefois difficile à coordonner. Les organisations concernées sont implantées dans des régions éloignées, avec des chaînes de commandement distinctes. Certaines se sont déjà combattues par le passé. Leur capacité à mener des opérations communes devra donc encore être démontrée.

Des combats signalés autour des infrastructures stratégiques

Le mercredi 23 septembre, des habitants de Mekele, capitale du Tigré, ont indiqué que des forces liées au TPLF avaient pris le contrôle de l’aéroport de la ville, jusque-là placé sous la responsabilité des autorités fédérales. Des informations similaires ont concerné les aéroports d’Aksoum et de Shire.

La Commission de l’Union africaine a confirmé la prise et l’occupation de ces trois infrastructures, ainsi que la détention de personnels fédéraux. Elle a demandé une retenue maximale et une désescalade immédiate. La déclaration de l’Union africaine sur les tensions dans le nord de l’Éthiopie appelle aussi les pays voisins à éviter toute action susceptible d’aggraver la crise.

La compagnie Ethiopian Airlines a suspendu ses vols vers plusieurs aéroports du Tigré. Cette décision perturbe les déplacements des habitants, mais aussi l’acheminement de personnels, de marchandises et d’une éventuelle aide humanitaire. Dans une région où les routes restent fragiles et où les services publics ont été fortement dégradés par la guerre précédente, la fermeture des liaisons aériennes peut rapidement isoler les villes.

Les autorités fédérales accusent les forces tigréennes d’avoir lancé des attaques contre des positions gouvernementales dans le Tigré, l’Afar et l’Amhara. Des responsables proches du TPLF affirment, de leur côté, mener une opération défensive et reprochent au gouvernement d’avoir soutenu des groupes hostiles à l’administration tigréenne.

Les informations disponibles ne permettent pas encore d’établir un bilan fiable des combats. Aucun chiffre consolidé sur les victimes civiles ou militaires ne doit donc être présenté comme définitif. Les communications des deux camps restent largement contradictoires, tandis que l’accès indépendant aux zones concernées demeure limité.

La paix de Pretoria sous forte pression

Le Tigré sort à peine d’une guerre qui a opposé, de novembre 2020 à novembre 2022, les forces fédérales et leurs alliés aux forces liées au TPLF. L’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, en Afrique du Sud, a permis de réduire les combats et de rétablir progressivement les communications.

Son application reste cependant incomplète. Le désarmement des combattants, le retour des personnes déplacées, la réouverture des services publics et le règlement des différends territoriaux continuent de susciter des tensions. Le statut de certaines zones disputées entre le Tigré, l’Amhara et l’Afar demeure particulièrement sensible.

La question des forces étrangères constitue un autre facteur de fragilité. Pendant la guerre, des troupes érythréennes sont intervenues aux côtés des forces fédérales. Addis-Abeba accuse désormais Asmara de soutenir des groupes hostiles. L’Érythrée rejette ces accusations. Toute implication directe de pays voisins pourrait transformer une crise interne en confrontation régionale.

Pour les habitants, les conséquences dépassent les mouvements de troupes. Dans les villes, la reprise des combats menace les transports, les télécommunications et l’activité commerciale. Dans les zones rurales, elle risque de perturber les récoltes et l’accès aux marchés. Les familles déplacées, déjà confrontées à des retours difficiles, pourraient être contraintes de fuir une nouvelle fois.

Un test pour Addis-Abeba et pour l’architecture régionale

Le gouvernement d’Abiy Ahmed doit désormais répondre sur deux fronts. Il lui faut empêcher l’extension des attaques tout en évitant une offensive qui ferait voler en éclats les mécanismes de paix. Une réponse exclusivement militaire pourrait renforcer les alliances entre groupes armés. À l’inverse, une négociation précipitée sans garanties sécuritaires risquerait de fragiliser davantage l’autorité fédérale.

Le TPLF doit lui aussi clarifier ses objectifs. La prise d’aéroports et l’annonce d’une coalition nationale constituent un changement de posture par rapport au cadre de l’accord de Pretoria. Si cette stratégie se poursuit, elle pourrait isoler l’administration tigréenne et compliquer la reprise du dialogue avec Addis-Abeba.

L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, est directement concernée. Cette organisation réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique, une région déjà fragilisée par la guerre au Soudan et les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Une nouvelle crise éthiopienne aurait des effets sur les frontières, les échanges et les mouvements de population.

L’Union africaine conserve un rôle central, car elle a soutenu les négociations ayant conduit à l’accord de 2022. Elle dispose également d’un groupe de haut niveau consacré au processus de paix éthiopien. Sa priorité immédiate est d’obtenir un accès humanitaire, de vérifier les faits sur le terrain et de ramener les parties vers un canal politique.

Dans les prochains jours, trois éléments seront déterminants : la capacité de l’alliance à maintenir ses positions, la réaction militaire du gouvernement fédéral et l’éventuelle implication de l’Érythrée. La suspension des vols vers le Tigré constitue déjà un signal concret. Elle montre que la crise ne se limite plus à une rivalité entre dirigeants. Elle touche directement la circulation des personnes et la vie quotidienne d’une région encore marquée par la guerre.