À Yaoundé comme dans les grands marchés camerounais, le téléphone vendu moins cher peut désormais devenir inutilisable s’il n’est pas enregistré dans le dispositif douanier. Depuis le 1er avril 2026, le Cameroun relie ainsi fiscalité, identification technique des appareils et accès aux réseaux de téléphonie.
Une réforme qui déplace la frontière vers le téléphone
Le nouveau mécanisme concerne les téléphones portables, les tablettes et plusieurs autres terminaux numériques importés au Cameroun. Il repose sur l’identification de l’appareil grâce à son numéro IMEI, un code unique qui permet de distinguer chaque téléphone connecté à un réseau.
Concrètement, la Douane camerounaise croise les données de dédouanement avec celles des opérateurs de télécommunications. Un appareil importé après le 1er avril 2026 et absent de la base douanière peut donc être repéré lors de sa première connexion au réseau national.
Le dispositif ne crée pas officiellement une nouvelle taxe. Il modifie surtout la manière de collecter les droits et taxes existants. Le ministère des Finances présente cette évolution comme une procédure numérique destinée à simplifier les paiements, à améliorer la traçabilité et à réduire les fraudes.
Les téléphones déjà connectés aux réseaux camerounais avant le 1er avril 2026 bénéficient d’une amnistie fiscale, selon les précisions publiées par l’administration. Les appareils utilisés par les touristes en court séjour et ceux fonctionnant en itinérance internationale ne sont pas non plus visés par le blocage prévu.
Des recettes multipliées, mais une facture discutée
Entre le 1er avril et le début du mois de septembre 2026, les droits et taxes perçus sur les téléphones importés ont dépassé 1,8 milliard de francs CFA, soit environ 2,7 millions d’euros. Ces données de la Direction générale des douanes ont été rapportées par la presse camerounaise.
Sur une période comparable, les recettes s’élevaient à environ 400 millions de francs CFA un an plus tôt. La progression atteint donc près de quatre fois et demie. L’administration compare aussi ce résultat à une moyenne mensuelle qui était tombée autour de 100 millions de francs CFA avant la réforme.
Cette hausse traduit d’abord une meilleure détection des appareils importés. Elle ne signifie pas nécessairement que les ventes de téléphones ont progressé dans les mêmes proportions. Une partie de l’effet provient du fait que des appareils auparavant invisibles pour le système fiscal sont désormais reliés à un identifiant et à une obligation de paiement.
Les autorités douanières affirment que le dispositif applique un taux global de 33,33 %, avec une grille de huit catégories. Les montants retenus varient selon la catégorie et la valeur admise de l’appareil, de 5 000 à 400 000 francs CFA. L’objectif affiché consiste à éviter les écarts entre importateurs et à limiter la sous-évaluation des marchandises.
Avant la réforme, l’administration évoquait une forte baisse des recettes liées aux téléphones. Les encaissements seraient passés d’environ 2 milliards de francs CFA par mois dans les années 2000 à près de 100 millions en 2025. Les douanes attribuent cette évolution à la fraude, à la contrebande, aux points d’entrée informels et aux limites des contrôles physiques.
Importateurs et revendeurs face à une nouvelle contrainte
Dans les points de vente de l’avenue Kennedy, à Yaoundé, les professionnels décrivent une période d’adaptation difficile. Les importateurs de téléphones d’occasion s’inquiètent notamment de l’enregistrement incomplet des numéros IMEI et des messages envoyés aux clients lorsque leurs appareils risquent d’être bloqués.
Le problème est particulièrement sensible pour les modèles de seconde main. Leur prix répond à une clientèle qui dispose d’un budget limité. Si le coût du dédouanement est ajouté au prix de vente, certains appareils peuvent devenir nettement plus chers, voire perdre leur avantage face aux modèles neufs d’entrée de gamme.
Des revendeurs rapportent ainsi des hausses importantes sur certains téléphones. Un appareil vendu autour de 45 000 francs CFA pourrait atteindre 85 000 francs CFA après régularisation, selon des témoignages recueillis dans la capitale. Ces montants relèvent de cas particuliers et ne constituent pas une grille générale applicable à tous les modèles.
La Douane défend une autre lecture. Pour ses responsables, les importateurs qui acquittaient déjà les droits sur la valeur transactionnelle ne devraient pas subir une hausse automatique. La réforme chercherait plutôt à mettre fin à l’avantage dont bénéficiaient ceux qui échappaient jusque-là au paiement.
Cette différence d’analyse révèle un enjeu central. Le coût final dépend non seulement du modèle vendu, mais aussi de la situation douanière de l’importateur, de la catégorie retenue et de la qualité des données transmises sur l’appareil.
Le téléphone comme nouvel outil de contrôle économique
En mai 2026, les autorités ont indiqué avoir repéré environ 700 000 téléphones connectés au réseau camerounais sans dédouanement préalable. Une période de régularisation a été ouverte avant le blocage des terminaux concernés. La mesure vise l’appareil identifié par son IMEI, et non la carte SIM ou le numéro de l’abonné.
Pour l’État, cette architecture poursuit trois objectifs. Elle doit d’abord augmenter les recettes. Elle cherche ensuite à responsabiliser les importateurs et les utilisateurs. Enfin, elle doit renforcer la lutte contre les appareils volés, les fausses déclarations et certaines formes de cybercriminalité liées à la circulation de terminaux non identifiés.
Pour les consommateurs, le risque est différent selon les situations. L’acheteur d’un téléphone neuf auprès d’un opérateur ou d’un distributeur structuré peut demander une preuve de régularité. En revanche, le client d’un appareil d’occasion acheté dans l’informel dispose de moins de garanties sur l’origine et l’enregistrement du terminal.
La réforme pourrait donc accélérer la professionnalisation du commerce des téléphones. Elle peut aussi fragiliser les petits revendeurs si les procédures restent difficiles à comprendre ou si les appareils sont bloqués après la vente. La clarté des messages adressés aux usagers sera déterminante.
Un test pour l’intégration économique en Afrique centrale
Le Cameroun est membre de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui réunit six pays partageant notamment le franc CFA d’Afrique centrale. Le contrôle numérique des téléphones s’inscrit donc dans un espace régional où les marchandises circulent entre marchés voisins, avec des niveaux variables de contrôle et de formalisation.
Si le système camerounais produit les recettes attendues, il pourrait intéresser d’autres administrations douanières de la région. Les autorités camerounaises ont déjà signalé l’intérêt de pays africains pour ce mécanisme. Mais sa transposition nécessiterait des bases de données compatibles, une coopération avec les opérateurs et des règles communes sur les appareils en itinérance ou réexportés.
Le prochain enjeu sera de mesurer l’effet réel sur les prix, les importations et le commerce informel. Il faudra aussi vérifier si les recettes progressent durablement après la phase de lancement. Pour les Camerounais, la réussite de la réforme se jugera autant au niveau des caisses publiques qu’à celui de la fiabilité du téléphone acheté et de la simplicité de sa régularisation.