À Libreville, la question électrique dépasse désormais le confort des ménages. Elle conditionne la capacité du Gabon à transformer sur place une partie de son manganèse, à créer davantage d’emplois industriels et à réduire sa dépendance aux exportations de minerai brut.
Un projet minier confronté à une contrainte nationale
Le Gabon a engagé une nouvelle étape de sa politique d’industrialisation. Le pays veut augmenter la valeur créée autour de ses ressources naturelles, notamment le manganèse extrait dans le Haut-Ogooué. Cette orientation s’inscrit dans la trajectoire ouverte depuis 2023, puis renforcée par les autorités issues de la transition.
Le 20 juillet 2026, l’État gabonais, Eramet et sa filiale Comilog ont signé à Paris un protocole d’accord. Il prévoit d’étudier plusieurs projets industriels capables de transformer jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an au Gabon d’ici à la fin de 2031. Le ministère gabonais des Mines présente cette feuille de route comme un levier de souveraineté économique.
Cette ambition ne repose pas seulement sur la construction d’usines. Elle suppose aussi une alimentation électrique régulière, disponible dans les zones minières et proposée à un coût compatible avec la production métallurgique. Sans cette garantie, les investissements risquent de rester au stade des études.
Libreville face à un déficit annoncé de 500 mégawatts
Le signal d’alerte est venu d’une réunion organisée en Chine entre le ministre gabonais des Mines, Sosthène Nguema Nguema, et les équipes de Huawei Digital Power Technologies. Les échanges ont porté sur les moyens de rapprocher la production d’électricité des pôles industriels.
D’après les données rapportées par l’Agence gabonaise de presse, Libreville accuserait un déficit d’environ 500 mégawatts. À l’échelle du pays, les besoins pourraient atteindre près de 2,5 gigawatts si les activités minières et industrielles progressent conformément aux objectifs affichés.
Ces ordres de grandeur doivent encore être précisés par des données publiques détaillées sur la demande, la puissance réellement disponible et les pointes de consommation. Ils montrent toutefois l’écart entre les capacités actuelles et les ambitions industrielles du Gabon.
La Société d’énergie et d’eau du Gabon, la SEEG, indique disposer d’équipements hydroélectriques et thermiques représentant une capacité de production de 452 mégawatts. Cette capacité installée ne signifie pas que toute cette puissance est disponible en permanence. L’état des centrales, les arrêts techniques, le réseau de transport et les pertes de distribution réduisent la marge réellement utilisable.
Une stratégie énergétique encore en construction
Le gouvernement gabonais a annoncé plus de 800 milliards de francs CFA pour renforcer les capacités électriques. Dans son discours sur l’état de la Nation du 15 juin 2026, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a également inscrit l’énergie parmi les priorités de son septennat. La présidence gabonaise a évoqué une réforme profonde du secteur de l’eau et de l’électricité.
Le Pacte national de l’énergie fixe, pour sa part, un objectif de 1 100 mégawatts installés en 2030. Ce document, élaboré dans le cadre de l’initiative Mission 300, doit servir de cadre pour mobiliser des financements et améliorer l’accès à l’électricité. Il prévoit aussi une clarification des responsabilités entre l’État, les opérateurs publics et les investisseurs privés.
Le défi consiste donc à passer des annonces aux ouvrages. Les projets doivent disposer d’un calendrier, d’un financement sécurisé, d’un responsable clairement identifié et d’un mécanisme transparent de fixation des tarifs. Ces éléments détermineront la confiance des industriels autant que la puissance nominale des futures centrales.
Le Gabon possède pourtant des atouts importants. Son potentiel hydroélectrique est généralement estimé autour de 6 000 mégawatts, alors que seule une partie en est exploitée. Le projet de Booué, développé avec EDF Power Solutions et Gabon Power Company, doit notamment atteindre une capacité estimée à près de 400 mégawatts. Le gouvernement gabonais présente cette infrastructure comme un projet majeur pour l’Afrique centrale.
Produire près des mines ou renforcer d’abord le réseau ?
Huawei propose de combiner plusieurs technologies : hydroélectricité, solaire photovoltaïque et batteries. Cette approche permettrait de produire une partie de l’énergie à proximité des sites miniers, au lieu de dépendre uniquement d’un réseau national déjà sous tension.
Les batteries pourraient absorber les variations de la production solaire et soutenir les installations lors des pics de demande. Elles ne remplaceraient toutefois ni les centrales de base ni les lignes de transport. Leur intérêt dépendra du coût de l’investissement, de la durée de vie des équipements et des conditions de maintenance au Gabon.
Une solution décentralisée pourrait répondre rapidement aux besoins de certains sites industriels. Elle comporte cependant un risque de fragmentation si chaque entreprise développe son propre système sans coordination avec la SEEG et les autorités publiques. L’enjeu est donc de construire une architecture cohérente, capable d’alimenter les mines, les usines, les villes et les activités économiques locales.
La transformation du manganèse aura aussi des effets différents selon les territoires. À Moanda et dans le Haut-Ogooué, elle peut soutenir l’emploi, les sous-traitants et les services associés à l’industrie. À Libreville, l’amélioration de l’offre électrique profiterait aux ménages, aux petites entreprises et aux administrations. Mais une concentration des investissements autour des seuls grands opérateurs miniers pourrait accentuer les écarts avec les autres provinces.
Un test pour l’industrialisation gabonaise
Comilog demeure l’acteur central de la filière. L’entreprise exploite le manganèse de Moanda et dispose déjà d’unités de transformation au Complexe métallurgique de Moanda. Le nouvel objectif de 700 000 tonnes par an élargirait cette base industrielle, mais il nécessitera des infrastructures supplémentaires, notamment en énergie, en transport ferroviaire et en logistique portuaire.
Le calendrier ajoute une pression particulière. Le Gabon prévoit d’interdire l’exportation du manganèse brut à partir de janvier 2029 afin d’encourager la transformation locale. Cette échéance précède celle fixée pour atteindre les 700 000 tonnes transformées. Elle impose donc une montée en puissance progressive, avec des capacités intermédiaires crédibles pour éviter une rupture dans les exportations et les recettes publiques.
Le sujet dépasse enfin les frontières gabonaises. Le Gabon appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, qui regroupe six États partageant notamment le franc CFA d’Afrique centrale. Une industrie minière plus intégrée pourrait renforcer les échanges régionaux, à condition que les infrastructures électriques, ferroviaires et portuaires soient pensées avec une logique de corridor.
La prochaine étape sera donc moins symbolique que technique. Il faudra connaître les projets retenus, leur financement, les responsabilités de l’État, de la SEEG, de Gabon Power Company et des entreprises minières, ainsi que le prix de l’électricité proposé aux industriels. Pour le Gabon, la réussite de la transformation du manganèse se jouera autant dans les centrales et les lignes électriques que dans les usines métallurgiques.