Dans les zones africaines fragilisées par les conflits, la prévention ne se joue pas uniquement dans les dispositifs de sécurité. Elle dépend aussi de l’accès à l’emploi, aux services publics, à l’éducation et aux espaces de dialogue. C’est sur ce terrain que la Banque africaine de développement et le Fonds mondial pour l’engagement de la communauté et la résilience, connu sous son sigle anglais GCERF, veulent rapprocher leurs méthodes et leurs financements.
Un accord conclu à New York dans un contexte africain tendu
Les deux institutions ont signé une lettre d’intention le lundi 21 septembre 2026, à New York. La cérémonie s’est tenue auprès de la Mission d’observation permanente de l’Union africaine auprès des Nations unies, pendant la semaine de haut niveau de la 81e session de l’Assemblée générale.
La session de l’Assemblée générale s’est ouverte le 8 septembre 2026. Son débat général doit se dérouler du 22 au 28 septembre. Cette séquence rassemble les États autour des questions de paix, de développement et de coopération internationale. Elle offre aussi aux institutions africaines un cadre pour présenter des réponses conçues avec les pays du continent.
La lettre a été signée par Marie-Laure Akin-Olugbade, vice-présidente principale du Groupe de la Banque africaine de développement, et Stefano Manservisi, président du conseil d’administration du GCERF. Le document ne constitue pas encore un programme d’investissement détaillé. Il fixe plutôt un cadre destiné à organiser une coopération plus étroite.
La Banque africaine de développement intervient dans le financement des infrastructures, des entreprises, des services publics et des politiques de développement. Le GCERF soutient, de son côté, des initiatives locales de prévention de l’extrémisme violent conduites par des organisations de la société civile.
Relier les initiatives locales aux investissements de développement
Le partenariat annoncé repose sur une idée centrale : les projets de développement et les actions de prévention produisent davantage d’effets lorsqu’ils sont pensés ensemble. Dans les régions exposées à l’instabilité, une route, un centre de santé ou un programme d’insertion ne répondent pas seulement à un besoin économique. Ils peuvent aussi renforcer la confiance entre les habitants et les institutions.
Cette approche concerne notamment les contextes où l’État dispose d’une présence limitée. Elle peut s’appliquer à certaines zones du Sahel, du bassin du lac Tchad, de la Corne de l’Afrique ou du nord du Mozambique. Ces espaces ne connaissent pas les mêmes conflits, ni les mêmes dynamiques sociales. Ils partagent toutefois une difficulté : les populations éloignées des capitales bénéficient souvent plus tardivement des investissements publics et privés.
Le GCERF affirme travailler avec des associations locales afin de traiter les facteurs sociaux, économiques et politiques qui peuvent favoriser l’adhésion à des groupes violents. Le fonds met en avant des actions liées à l’éducation, à la cohésion sociale, à la participation des jeunes et à la médiation communautaire. Ses programmes sont présentés sur son site institutionnel.
La Banque africaine de développement apporte une autre capacité. Elle peut analyser les besoins macroéconomiques, structurer des financements et dialoguer avec les gouvernements, les banques publiques et les investisseurs. La mise en relation de ces deux niveaux pourrait donc améliorer la conception de projets dans les États en transition ou touchés par les conflits.
Un enjeu de méthode pour les États fragiles
Dans les politiques publiques, la prévention de l’extrémisme violent reste souvent séparée des programmes économiques. Les premiers relèvent de la sécurité ou de la cohésion sociale. Les seconds sont associés aux infrastructures, à l’agriculture, à l’énergie ou à l’emploi. Cette séparation peut limiter l’impact des investissements.
Le nouveau cadre de coopération cherche à rapprocher ces secteurs sans confondre leurs objectifs. Prévenir la violence ne signifie pas militariser les politiques de développement. De même, financer une activité économique ne suffit pas à résoudre une crise de gouvernance ou un conflit local. Les projets doivent tenir compte des rapports de pouvoir, des inégalités territoriales et de la confiance des habitants.
La déclaration attribuée à Stefano Manservisi résume cette orientation. Selon lui, investir dans la prévention de l’extrémisme violent revient également à investir dans le développement durable. Cette lecture met l’accent sur la durée. Elle ne limite pas la résilience à la capacité d’une communauté à résister à une attaque. Elle l’étend à son aptitude à préserver ses revenus, ses services essentiels et ses mécanismes de solidarité.
Marie-Laure Akin-Olugbade a, pour sa part, insisté sur le rôle de la Banque dans la réduction des risques liés aux investissements, le renforcement des institutions et l’alignement des financements sur les priorités nationales. Le GCERF doit compléter cette action par son expérience de terrain et par des démarches d’apprentissage adaptées aux réalités locales.
La question du financement sera déterminante. Dans les pays fragiles, les investisseurs privés évaluent fortement les risques politiques, sécuritaires et réglementaires. Une meilleure connaissance des communautés peut aider à identifier les projets acceptés localement. Elle ne supprimera toutefois ni les risques de corruption, ni les tensions foncières, ni les difficultés d’accès aux zones rurales.
Des effets attendus pour les communautés, mais aussi des limites
Pour les gouvernements, le partenariat peut fournir des données et des expériences utiles à l’élaboration de politiques nationales. Pour les organisations locales, il pourrait ouvrir un accès plus direct aux instruments de financement du développement. Pour les populations, l’enjeu sera plus concret : voir si les investissements atteignent les territoires éloignés et s’ils créent des opportunités durables.
Les effets ne seront pas identiques selon les espaces. Dans les capitales, les administrations et les grandes entreprises disposent généralement de davantage de moyens pour répondre aux appels à projets. Dans les zones rurales, les associations communautaires peuvent mieux connaître les tensions locales, mais elles rencontrent souvent des obstacles administratifs et financiers. Une coopération efficace devra donc éviter de concentrer les ressources sur les seuls acteurs déjà structurés.
La participation des jeunes sera également observée. Dans plusieurs régions africaines, ils constituent la majorité de la population, mais restent sous-représentés dans les décisions économiques et politiques. Les programmes de formation ou d’entrepreneuriat ne produiront des résultats que s’ils s’accompagnent d’un accès réel au marché, au crédit et aux services publics.
Une portée régionale à concrétiser
Le rapprochement entre la Banque africaine de développement et le GCERF s’inscrit dans le lien entre action humanitaire, développement et paix. Cette approche vise à éviter les ruptures entre l’urgence, la reconstruction et la prévention. Elle rejoint les priorités de l’Union africaine et des communautés économiques régionales, même si sa mise en œuvre devra tenir compte des mandats propres à chaque institution.
La prochaine étape sera la traduction de la lettre d’intention en projets identifiés. Il faudra connaître les pays concernés, les secteurs retenus, les mécanismes de suivi et les montants mobilisables. La qualité de l’évaluation sera essentielle. Elle devra mesurer non seulement le nombre de bénéficiaires, mais aussi la confiance institutionnelle, l’accès aux revenus et la capacité des communautés à maintenir les résultats dans le temps.
Le partenariat ne constitue donc pas une réponse unique aux conflits et à l’extrémisme violent. Il ouvre plutôt un espace de coordination entre expertise financière et expérience communautaire. Sa crédibilité dépendra désormais de sa capacité à financer des solutions conçues avec les populations, à respecter les priorités nationales et à produire des résultats visibles au-delà des capitales.