À Gitega, la question n’est plus seulement de savoir combien de personnes le Burundi peut accueillir. Elle porte désormais sur les conditions posées à une puissance étrangère qui entend transférer sur le sol africain des personnes expulsées sans lien direct avec le pays.

Un accord discret dans une campagne américaine plus large

Le Burundi a accueilli, le 27 août 2026, douze ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis. Les personnes transférées seraient originaires du Cameroun, de l’Angola, de la Mauritanie et du Soudan. Elles n’étaient donc pas renvoyées vers leur pays d’origine, mais vers un État africain ayant accepté de les recevoir.

Cette pratique est désignée par l’expression « expulsion vers un pays tiers ». Elle consiste à éloigner une personne vers un pays avec lequel elle n’a pas nécessairement de lien familial, administratif ou historique. Washington l’utilise désormais dans le cadre d’une politique migratoire plus offensive.

Une enquête menée par un consortium international de médias estime que plus de 25 000 personnes ont été transférées vers des pays tiers depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier 2025. Le décompte, arrêté au 31 août 2026, repose sur des documents et des données réunis par les enquêteurs. Il inclut des opérations réalisées avec plusieurs dizaines de pays.

En Afrique, les accords ou arrangements signalés concernent notamment le Burundi, le Cameroun, la République centrafricaine, la Guinée équatoriale, l’Eswatini, le Liberia, la République démocratique du Congo, le Rwanda, la Sierra Leone et le Soudan du Sud. Les modalités ne sont pas toujours publiques. Les montants éventuels, la durée des séjours et le statut juridique des personnes transférées restent souvent difficiles à vérifier.

La ligne défendue par Évariste Ndayishimiye

Interrogé sur le dispositif, le président burundais Évariste Ndayishimiye a présenté son pays comme une terre d’accueil. Il a toutefois affirmé que le gouvernement avait demandé aux États-Unis de ne pas transférer de « criminels » au Burundi.

Cette distinction est centrale. Elle laisse entendre que Bujumbura ne souhaite pas recevoir indistinctement des personnes expulsées, mais seulement celles considérées comme ne présentant pas de danger pour la population. Le problème tient cependant à la définition du mot « criminel ». Une condamnation pénale, une accusation, une infraction liée au séjour ou une décision administrative américaine ne produisent pas les mêmes effets juridiques.

La présidence burundaise n’a pas rendu public, dans les éléments disponibles, le texte complet de l’accord conclu avec Washington. Il n’est donc pas possible d’établir avec certitude les garanties prévues pour les douze personnes transférées, leur accès à un avocat, leur liberté de mouvement ou la procédure envisagée pour leur éventuel retour.

Cette absence de transparence ne concerne pas uniquement le Burundi. Dans plusieurs pays africains associés au programme américain, les gouvernements ont confirmé l’arrivée de personnes expulsées sans publier l’ensemble des clauses négociées. Les autorités américaines invoquent, de leur côté, la nécessité d’appliquer leur politique migratoire et de renvoyer les personnes qui ne peuvent pas être reconduites directement dans leur pays d’origine.

Un pays déjà engagé dans l’accueil de réfugiés

Le Burundi n’est pas un territoire étranger aux déplacements forcés. Il accueille depuis plusieurs années des réfugiés, principalement originaires de la République démocratique du Congo. Des dizaines de milliers de personnes vivent dans le pays ou y ont trouvé une protection après avoir fui les violences dans l’est de la RDC.

Cette réalité nourrit l’argument officiel selon lequel le Burundi dispose d’une expérience de l’accueil. Mais un réfugié qui demande une protection et une personne expulsée par un État tiers ne relèvent pas du même cadre. La première cherche généralement un refuge. La seconde est envoyée dans un pays qui n’est pas le sien, parfois sans avoir pu contester efficacement cette destination.

La différence pèse sur les institutions burundaises. Les services de sécurité, la justice, les autorités locales et les organisations humanitaires doivent savoir qui sont les personnes transférées, sous quel statut elles se trouvent et quelle administration est responsable de leur prise en charge.

Elle pèse aussi sur la population. Dans la capitale économique, à Bujumbura, comme à Gitega, les effets peuvent rester limités si le groupe est placé sous un régime strict et temporaire. Dans les zones rurales, où les ressources publiques sont plus contraintes, l’arrivée de personnes supplémentaires pourrait en revanche créer des tensions si elle s’accompagne de peu d’informations ou de moyens.

Le coût politique et diplomatique pour Gitega

Pour le gouvernement burundais, l’accord peut renforcer une relation avec Washington au moment où le pays cherche à élargir ses partenariats diplomatiques et économiques. Les arrangements de ce type peuvent aussi être associés à une aide financière, à un soutien logistique ou à des engagements dans d’autres secteurs.

Mais le gain diplomatique comporte un risque. Le Burundi pourrait être perçu comme un espace de transit utilisé par les États-Unis pour éloigner des personnes dont aucun autre pays ne veut. Cette perception serait d’autant plus forte que les conditions de détention ou de séjour resteraient inconnues.

Le sujet intervient également dans un contexte national sensible. Depuis l’élection d’Évariste Ndayishimiye en 2020, le pouvoir burundais cherche à améliorer ses relations avec plusieurs partenaires extérieurs. Dans le même temps, des organisations de défense des droits humains continuent de signaler des disparitions forcées, des exécutions extrajudiciaires présumées et des restrictions visant les voix critiques.

Ces accusations ne permettent pas, à elles seules, de conclure au traitement réservé aux douze personnes transférées. Elles expliquent toutefois pourquoi la question des garanties judiciaires et du contrôle indépendant prend une importance particulière. Un accord migratoire ne peut pas être évalué uniquement à partir du nombre de personnes accueillies ou de l’aide éventuellement obtenue.

Un dossier qui dépasse les frontières burundaises

Le Burundi évolue dans la Communauté d’Afrique de l’Est, organisation régionale qui réunit notamment le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, le Rwanda, la République démocratique du Congo, le Soudan du Sud et la Somalie. Les déplacements de population y sont liés aux conflits, au commerce transfrontalier et aux crises politiques. Une décision prise à Gitega peut donc avoir des conséquences sur les équilibres régionaux, même si les personnes concernées ne sont pas burundaises.

La question intéresse aussi l’Union africaine. Le continent discute depuis longtemps de la libre circulation, de la responsabilité partagée en matière de réfugiés et du respect des droits fondamentaux. Les accords bilatéraux conclus avec des puissances étrangères placent ces principes face à une réalité plus pragmatique : certains gouvernements cherchent des ressources, des garanties diplomatiques ou une coopération sécuritaire.

Le prochain enjeu sera la transparence. Il faudra connaître le statut exact des douze personnes, la durée de leur présence au Burundi, les mécanismes de contrôle et les conditions d’un éventuel transfert ultérieur. Il faudra aussi vérifier si le principe défendu par Évariste Ndayishimiye — accueillir, mais pas des personnes considérées comme criminelles — est inscrit dans un accord précis ou s’il relève seulement d’une position politique.

Pour Gitega comme pour Washington, cette affaire constitue donc un test. Elle mesure moins la capacité matérielle du Burundi à recevoir un petit groupe que sa capacité à fixer des règles publiques, à protéger les droits des personnes transférées et à éviter que la coopération migratoire ne se transforme en zone grise diplomatique.