À New York, le 22 septembre 2026, António Guterres n’a pas seulement prononcé un discours d’adieu. Il a laissé une question ouverte aux États africains : que vaut un multilatéralisme qui reconnaît les crises du continent, mais continue de limiter sa place dans les décisions mondiales ?

Après deux mandats à la tête des Nations unies, le secrétaire général portugais quittera ses fonctions le 31 décembre 2026. Son dernier discours d’ouverture de l’Assemblée générale a porté sur quatre urgences : les guerres, les inégalités, le dérèglement climatique et l’intelligence artificielle. Pour l’Afrique, ces sujets ne sont pas séparés. Ils se croisent dans les finances publiques, la sécurité alimentaire, l’accès à l’énergie et la souveraineté numérique.

Une décennie marquée par le rapprochement avec l’Union africaine

Depuis son arrivée en fonction en janvier 2017, António Guterres a régulièrement présenté l’Union africaine comme un partenaire central de l’ONU. Cette relation s’est structurée autour d’un cadre commun sur la paix et la sécurité, le développement durable et les droits humains.

En mai 2026, les deux organisations ont réaffirmé leur coopération lors de leur dixième conférence annuelle à Addis-Abeba. Elles ont notamment insisté sur l’Agenda 2063, la feuille de route de l’Union africaine pour la transformation du continent, et sur les Objectifs de développement durable. Le communiqué conjoint ONU-Union africaine de mai 2026 rappelle toutefois l’ampleur des difficultés : conflits prolongés, crises humanitaires, inégalités, dette et recul du respect du droit international.

Cette proximité institutionnelle a aussi été visible lors du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, en février 2026. Guterres y a estimé que l’absence de siège permanent africain au Conseil de sécurité était devenue « indéfendable ». Il a résumé sa position par une formule directe : « Nous sommes en 2026, pas en 1946. »

La revendication n’est pas nouvelle. Elle constitue une position constante de l’Union africaine, connue sous le nom de consensus d’Ezulwini. Le continent réclame au moins deux sièges permanents et cinq sièges non permanents supplémentaires au Conseil de sécurité. Les modalités de désignation doivent relever de l’Union africaine, et non d’une sélection extérieure.

Le discours prononcé par Guterres devant l’Union africaine montre une évolution importante du langage onusien. L’Afrique n’y apparaît pas seulement comme un espace où l’ONU intervient. Elle est présentée comme une force politique qui participe à la définition des règles internationales.

Du Sahel au Soudan, les limites de l’action internationale

Le bilan africain de Guterres reste pourtant contrasté. Dans le Sahel, les Nations unies ont dû composer avec la défiance croissante des autorités de transition, la progression des groupes armés et la concurrence de nouveaux partenaires sécuritaires. Au Mali, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation, la Minusma, a quitté le pays en décembre 2023 après la demande des autorités maliennes.

Mahamat Saleh Annadif connaît directement cette séquence. Le diplomate tchadien a été ministre des Affaires étrangères de son pays et représentant spécial de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Son parcours illustre la place des responsables africains dans les dispositifs de médiation, mais aussi les tensions entre les mandats internationaux et les attentes des gouvernements concernés.

Dans plusieurs pays, la présence de l’ONU est désormais jugée à l’aune de résultats très concrets : protection des civils, soutien aux institutions nationales, aide aux déplacés et accès aux services essentiels. Une opération de maintien de la paix ne peut pas remplacer un accord politique. Guterres l’a encore rappelé au Conseil de sécurité le 18 septembre 2026, en appelant à ne déployer ces missions que lorsqu’elles reposent sur un cessez-le-feu solide ou une stratégie politique crédible.

Cette approche concerne directement le Soudan, la République démocratique du Congo et la Somalie. Dans ces pays, les populations civiles supportent le coût des affrontements, tandis que les décisions diplomatiques restent souvent éloignées des territoires affectés. La coopération entre l’ONU et l’Union africaine peut améliorer la médiation, mais elle ne résout pas les désaccords entre États membres ni les rivalités au Conseil de sécurité.

Climat, dette et ressources : l’autre front africain

Le second volet du bilan concerne le développement. Guterres a fréquemment défendu une réforme du système financier international, jugé trop coûteux pour les pays en développement. Pour les États africains, le problème dépasse la seule question de l’aide. Il touche le prix de l’emprunt, la marge budgétaire et la capacité à investir dans l’électricité, les transports, l’eau ou la santé.

Lors du sommet Africa Forward organisé à Nairobi en mai 2026, le secrétaire général a insisté sur la nécessité de transformer localement les minerais critiques et les autres ressources du continent. Son message rejoint une revendication portée par de nombreux gouvernements africains : l’extraction ne doit plus être dissociée de la création de valeur, de l’emploi qualifié et de la protection des communautés.

Le climat renforce cette urgence. L’Afrique contribue relativement peu aux émissions historiques, mais elle fait face à des coûts élevés d’adaptation. Les États africains demandent donc des financements plus accessibles, davantage de dons et moins de prêts susceptibles d’alourdir la dette. À Nairobi, Guterres a également défendu la transformation industrielle africaine et la production d’énergies renouvelables.

Pour les capitales, l’enjeu est diplomatique. Pour les collectivités et les entreprises locales, il est immédiat : obtenir des financements abordables, sécuriser l’accès à l’énergie et créer des chaînes de valeur qui ne s’arrêtent pas à l’exportation de matières premières.

L’intelligence artificielle, nouveau test de souveraineté

Dans son discours du 22 septembre, Guterres a placé l’intelligence artificielle au même niveau que la guerre, le climat et les inégalités. Il a appelé à encadrer cette technologie avant que ses usages ne dépassent les capacités de régulation des États.

Pour l’Afrique, le sujet comporte deux risques. Le premier concerne la fracture numérique : sans infrastructures, données locales et compétences, les pays africains pourraient rester de simples utilisateurs de systèmes conçus ailleurs. Le second touche aux droits. Les outils automatisés peuvent influencer l’accès au crédit, les recrutements, la surveillance ou la circulation de l’information.

Mais l’intelligence artificielle ouvre aussi des possibilités. Elle peut soutenir l’agriculture, la santé, l’éducation et la gestion des réseaux électriques. La priorité africaine consiste donc moins à suivre une course technologique qu’à obtenir une place dans la définition des normes, la production des données et le partage de la valeur.

Après Guterres, la question de la représentation

Le départ du secrétaire général ne mettra pas fin à la relation entre l’ONU et l’Afrique. Il ouvrira plutôt une nouvelle phase. Les États africains devront défendre leurs priorités dans la succession de Guterres, la réforme du Conseil de sécurité et la réorganisation des opérations de paix.

Le bilan du secrétaire général est donc double. Il a donné une visibilité accrue aux revendications africaines, notamment sur la représentation et la réforme financière. Mais il n’a pas transformé les rapports de force qui bloquent encore ces changements.

La portée de son héritage dépendra maintenant des décisions collectives. L’Union africaine cherchera à parler d’une voix plus cohérente. Les pays africains devront aussi arbitrer entre leurs intérêts nationaux, leurs engagements régionaux et leur ambition de peser sur l’ordre mondial. La question ne sera plus seulement de savoir si l’ONU est « du côté de l’Afrique ». Elle sera de mesurer si l’Afrique dispose enfin des leviers pour participer pleinement aux décisions qui engagent son avenir.