À Matsapha, des personnes expulsées des États-Unis attendent derrière les murs d’une prison swazie, sans lien avec le pays où elles ont été envoyées. Leur situation place l’Eswatini face à une question sensible : peut-on transférer des détenus étrangers dans un État tiers, puis les maintenir privés de liberté sans décision judiciaire locale ?
Un accord discret au cœur d’une politique d’expulsions
Le dossier remonte au 14 mai 2025. Ce jour-là, le gouvernement de Mbabane a signé un accord avec Washington pour accueillir jusqu’à 160 personnes expulsées des États-Unis. D’après les documents rendus publics par Human Rights Watch et cités par plusieurs médias, l’arrangement prévoyait une enveloppe de 5,1 millions de dollars destinée au renforcement de la gestion des frontières et des capacités migratoires de l’Eswatini. Les documents analysés par Human Rights Watch ont contribué à éclairer les contours de cet accord.
Les cinq premiers hommes sont arrivés en juillet 2025. Ils venaient notamment du Vietnam, du Laos, du Yémen, de Cuba et de la Jamaïque. D’autres transferts ont suivi. Au 27 août 2026, au moins 32 personnes avaient été envoyées en Eswatini en cinq convois, selon le suivi indépendant de Third Country Deportation Watch. Le chiffre reste inférieur au plafond de 160 personnes prévu par l’accord.
Les autorités swazies présentent ces hommes comme des ressortissants étrangers placés temporairement sous leur responsabilité. Elles affirment qu’ils ne constituent pas une menace pour la population et qu’ils doivent être considérés comme des personnes « en transit ». Le gouvernement américain, lui, les a expulsés après des condamnations prononcées aux États-Unis ou après des procédures liées à leur statut migratoire. Cette présentation ne règle toutefois pas la question centrale : leur transfert ne les a pas conduits dans leur pays d’origine.
Une détention sans infraction commise en Eswatini
Les personnes transférées sont détenues au Matsapha Correctional Complex, près de Manzini, la capitale économique du royaume. Elles n’y ont pas été condamnées par un tribunal swazi. Pourtant, elles vivent dans un environnement carcéral, sous la responsabilité des services pénitentiaires de l’Eswatini.
Cette situation a poussé l’avocat swazi Sibusiso Nhlabatsi à saisir la justice. Après plusieurs refus d’accès, les tribunaux ont reconnu son droit à rencontrer les détenus. En avril 2026, la Cour suprême de l’Eswatini a confirmé que les quatre hommes concernés pouvaient consulter un avocat, alors que les autorités soutenaient qu’ils n’avaient pas été arrêtés ni poursuivis dans le royaume. Le compte rendu de l’Associated Press sur cette décision décrit une bataille judiciaire qui a duré plusieurs mois.
Pour la défense, l’enjeu dépasse le seul accès à un conseil juridique. Les hommes auraient déjà purgé leurs peines aux États-Unis pour les faits qui leur étaient reprochés. Ils se retrouvent néanmoins enfermés dans un pays qu’ils ne connaissent pas, parfois sans passeport, sans réseau familial et sans calendrier clair de sortie.
Les autorités de Mbabane affirment vouloir organiser leur retour vers leurs pays d’origine. Cette perspective se heurte cependant au refus ou aux difficultés administratives de plusieurs États concernés. En attendant, les détenus restent dépendants de décisions prises entre Washington, Mbabane et leurs gouvernements d’origine.
À Mbabane, un choix diplomatique devenu sujet politique
L’affaire intervient dans un contexte intérieur délicat. L’Eswatini est la dernière monarchie absolue d’Afrique. Le roi Mswati III concentre une large part du pouvoir politique, tandis que les partis politiques ne participent pas directement aux élections législatives. Le pays traverse depuis les manifestations de 2021 une période marquée par de fortes tensions sur les libertés publiques et la représentation politique.
Les organisations de défense des droits humains dénoncent régulièrement les restrictions imposées aux opposants, aux militants et aux journalistes. Human Rights Watch rappelle les limites persistantes des libertés d’expression, d’association et de réunion. Dans ce cadre, l’arrivée de détenus étrangers dans une prison de haute sécurité a rapidement pris une dimension nationale.
Des habitants et des militants swazis contestent le manque de transparence de l’accord. Ils demandent notamment de savoir combien l’État a effectivement reçu, sur quel compte les fonds ont été versés et qui contrôle leur utilisation. Le gouvernement a donné des réponses variables sur la nature de la compensation financière. Cette incertitude nourrit le soupçon d’un arrangement conclu sans débat public.
Le malaise tient aussi à la différence de traitement observée entre les détenus transférés et les prisonniers swazis. Certains expulsés bénéficieraient d’une alimentation plus favorable, d’un accès à la télévision et, sous escorte, de sorties ponctuelles. Pour une population confrontée à des conditions carcérales plus strictes, cette différence alimente un sentiment d’injustice.
Le rôle de la SADC mis à l’épreuve
L’Eswatini appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui réunit 16 pays de la région. L’organisation cherche à préserver la stabilité régionale, mais elle reste prudente lorsqu’il s’agit de critiquer les choix politiques d’un État membre.
Le dossier des expulsés américains pose donc une question régionale. Si un État accepte de devenir un lieu de détention pour une puissance étrangère, quelles garanties la SADC peut-elle exiger ? Le droit à un avocat, la durée de la détention, les conditions de transfert et le contrôle parlementaire ne concernent pas seulement l’Eswatini. Ils touchent à la capacité des États africains à négocier des accords de sécurité sans affaiblir leurs propres règles.
La dimension financière renforce cet enjeu. Pour un pays dont les ressources budgétaires restent contraintes, plusieurs millions de dollars peuvent représenter un apport important. Mais cette somme ne suffit pas à établir la légalité d’une détention ni à répondre aux inquiétudes des citoyens. Elle peut même accentuer le déséquilibre entre un grand partenaire extérieur et un petit royaume enclavé entre l’Afrique du Sud et le Mozambique.
Un précédent pour les relations entre l’Afrique et Washington
L’Eswatini n’est pas le seul pays africain sollicité par les États-Unis pour accueillir des personnes expulsées. Le Ghana, le Rwanda, le Soudan du Sud et d’autres États ont été associés à cette politique de transferts vers des pays tiers. Chaque accord obéit à ses propres modalités, mais le mécanisme est comparable : Washington éloigne des personnes de son territoire et délègue à un autre État la gestion de leur avenir.
Pour les pays africains, la question est désormais celle du contrôle. Un partenariat avec les États-Unis peut apporter des ressources, renforcer une coopération diplomatique ou soutenir des capacités administratives. Il peut aussi créer une dépendance et exposer les gouvernements à une contestation intérieure lorsqu’un accord reste secret.
En Eswatini, la prochaine étape sera judiciaire et politique. Les tribunaux devront continuer à préciser les droits des détenus. Le gouvernement devra expliquer la durée prévue de leur présence et l’utilisation des fonds annoncés. La SADC, de son côté, sera observée sur sa capacité à défendre des principes communs sans contourner les réalités politiques de l’Afrique australe.
À Matsapha, l’incertitude reste entière. Ces hommes ne sont plus aux États-Unis, mais ils ne sont pas davantage installés dans un pays qui serait le leur. Leur avenir dépend maintenant d’un accord conclu entre deux gouvernements, sous le regard d’une société swazie qui demande à comprendre ce qui a été décidé en son nom.