Quand l’école devient une ligne de front sociale

En Afrique de l’Ouest et du Centre, la fermeture d’une école ne ressemble jamais à un simple incident administratif. Elle coupe, d’un coup, l’accès à l’apprentissage, aux repas scolaires, à la protection quotidienne et, souvent, à un espace sûr pour des enfants déjà déplacés par les conflits ou les inondations. En 2025, près de 15 000 écoles étaient fermées dans cette seule sous-région, et environ 3 millions d’enfants en subissaient les effets, selon l’UNICEF et le Conseil norvégien pour les réfugiés.

C’est dans ce contexte que la Commission de l’Union africaine a lancé, à Addis-Abeba, le cluster « Education in Emergencies and Resilience », ou EiE. L’objectif est clair : faire passer la protection de l’éducation en temps de crise du registre des déclarations à celui de la coordination concrète entre États, partenaires et systèmes éducatifs nationaux.

Un cadre continental, adossé à la nouvelle stratégie de l’UA

Le nouveau dispositif s’inscrit dans la Stratégie continentale de l’éducation pour l’Afrique 2026-2035, adoptée par les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine en février 2025 et structurée autour d’une mise en œuvre plus cohérente des politiques éducatives du continent. L’UA présente désormais ce cadre comme une boussole pour relier réforme des systèmes, compétences, résilience et continuité pédagogique.

Le cluster EiE ne vise donc pas seulement les situations d’urgence au sens humanitaire. Il cherche aussi à intégrer la préparation aux crises dans les plans sectoriels nationaux. Dans le vocabulaire des politiques publiques, cela signifie anticiper les ruptures liées aux conflits, aux déplacements forcés, aux catastrophes climatiques, aux épidémies et aux attaques contre les infrastructures scolaires, puis organiser une réponse plus rapide et plus durable.

Cette logique répond à une réalité déjà documentée par les agences onusiennes. Dans la sous-région, les fermetures d’écoles ont presque doublé depuis 2019, passant de moins de 8 000 à plus de 14 800, selon l’UNICEF et le NRC. Les pays les plus touchés sur la période récente sont la République démocratique du Congo et le Nigeria, deux États où les facteurs de crise diffèrent, mais où l’effet sur la scolarité est comparable.

Des chiffres qui disent l’ampleur de la rupture

L’UNICEF décrit une crise qui ne se limite pas à l’insécurité armée. En Afrique de l’Ouest et du Centre, les déplacements de populations, les chocs climatiques et l’instabilité prolongée fragilisent les établissements, désorganisent les calendriers scolaires et poussent des familles à arbitrer, parfois dans l’urgence, entre survie et scolarisation. En 2024, les inondations ont aussi affecté plusieurs zones du Sahel et rendu de nombreuses salles de classe inutilisables.

La République démocratique du Congo offre un exemple particulièrement sévère. Dans son bilan de fin d’année 2025, l’UNICEF a indiqué que 6 294 écoles et sites d’apprentissage avaient été endommagés ou convertis en abris, laissant 2 370 289 enfants hors de l’école et perturbant le travail de 57 159 enseignants, surtout au Sud-Kivu, au Nord-Kivu, au Kasaï et en Ituri.

Au Nigeria, l’agence onusienne parle d’une crise d’accès qui s’aggrave, avec des attaques contre les établissements et des enlèvements qui entretiennent la peur autour de l’école. Son rapport de mi-année 2025 souligne qu’en plus des difficultés de sécurité, la situation restait marquée par des fermetures dans plusieurs États et par un besoin massif de services éducatifs d’urgence.

Au Cameroun, la crise des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest continue de peser sur l’éducation malgré des réouvertures ponctuelles. Des rapports de l’UNICEF indiquent que de nombreuses écoles y restent fermées ou non fonctionnelles, avec plus de 223 000 enfants complètement hors du système et 2 463 établissements non opérationnels, selon les délégations régionales de l’éducation de base.

Ce que change le cluster EiE pour les États et les familles

Le pari de l’Union africaine est institutionnel autant que pédagogique. En créant un cluster dédié, elle tente de sortir d’une logique dispersée où chaque crise produit sa propre réponse, souvent lente, partielle et dépendante des financements externes. Le plan de travail 2026-2028 de l’UA prévoit un cadre commun pour le suivi des engagements, ainsi qu’une incitation forte à intégrer l’éducation en situation d’urgence dans les plans nationaux du secteur.

Pour les gouvernements, l’enjeu est double. D’un côté, il faut protéger les bâtiments, les enseignants et les élèves. De l’autre, il faut penser des solutions souples : classes temporaires, enseignement à distance quand il est possible, soutien psychosocial, dispositifs pour les enfants déplacés et prise en compte des élèves handicapés. L’UA insiste d’ailleurs sur le fait que les crises éducatives touchent de manière disproportionnée les filles, les enfants déplacés et les enfants en situation de handicap.

Pour les familles, l’effet est immédiat. Quand une école ferme, les coûts augmentent. Les trajets s’allongent. Le risque de décrochage grandit. Dans les zones rurales, la fermeture peut signifier une rupture totale. Dans les capitales, la continuité tient parfois grâce au secteur privé, à l’adaptation numérique ou à la proximité des services publics, mais ces options restent inégales et socialement sélectives. Cette fracture entre centre urbain et périphéries reste l’un des angles morts les plus coûteux des crises éducatives africaines.

Une portée continentale au-delà de l’urgence

Le lancement du cluster EiE envoie enfin un signal politique plus large. L’UA ne traite plus l’éducation en crise comme un sujet périphérique du seul secteur humanitaire. Elle la place au croisement de la paix, de la résilience climatique, de la protection de l’enfance et de la souveraineté des politiques publiques. Cette approche compte, car elle évite de réduire les systèmes éducatifs africains à des filets de secours dépendants de l’extérieur.

La prochaine étape sera décisive : l’appropriation nationale. Sans budgets, sans coordination entre ministères, sans données fiables et sans continuité dans les zones de crise, le cluster restera une architecture utile mais incomplète. Avec une mise en œuvre sérieuse, il peut au contraire devenir un outil de convergence entre États membres, organisations régionales et partenaires techniques. C’est là que se jouera sa crédibilité, bien au-delà du seul cycle 2026-2028.

Pour le continent, l’enjeu dépasse l’école. Une génération privée d’apprentissage durable pèse ensuite sur l’emploi, la mobilité sociale, la cohésion nationale et la stabilité des régions frontalières. Dans ce sens, la protection de l’éducation en temps de crise n’est pas seulement une réponse sociale. C’est aussi une politique de paix à long terme.