Un dossier judiciaire qui dépasse le seul cas d’un ancien soldat

À Banjul, la justice militaire ne juge pas seulement une absence prolongée au poste. Elle rouvre, à sa manière, une période où l’État gambien a longtemps fonctionné dans l’ombre, entre loyauté forcée, peur et impunité. Le nom de Sanna Manjang renvoie à cette mémoire lourde : celle des Junglers, une unité paramilitaire associée aux pires abus du régime de Yahya Jammeh.

La Gambie, petite république d’Afrique de l’Ouest enclavée dans le Sénégal, sort encore d’une transition politique fragile commencée en 2017. Cette année-là, le départ de Yahya Jammeh a été arraché sous la pression conjointe de la CEDEAO, l’organisation régionale ouest-africaine, de l’Union africaine et des Nations unies. Depuis, le pays tente de concilier stabilité institutionnelle, vérité sur les crimes passés et attentes d’une population qui veut des comptes, pas des promesses abstraites.

Ce que dit le procès ouvert à Banjul

Le 21 septembre 2026, un conseil de guerre a ouvert à Banjul le procès de Sanna Manjang pour désertion. L’ancien lieutenant-colonel est accusé d’avoir quitté son poste à la State Guards Battalion le 21 janvier 2017, puis d’être resté absent pendant près de neuf ans. Le Gambia Armed Forces soutient qu’il a été arrêté le 29 novembre 2025 en Casamance, dans le sud du Sénégal, avant d’être ramené en Gambie un mois plus tard.

La procédure est militaire, mais l’enjeu ne l’est pas seulement. Manjang est déjà identifié, dans plusieurs enquêtes sur l’ère Jammeh, comme un acteur lié aux Junglers, cette structure paramilitaire décrite par les enquêteurs des droits humains comme un bras armé du pouvoir, impliqué dans des arrestations arbitraires, des disparitions forcées et des exécutions sommaires. L’AP a rapporté en janvier 2026 que le procès pénal ouvert à Banjul portait alors sur deux meurtres remontant à 2006, tandis que des médias gambiens ont ensuite fait état d’ajustements de l’acte d’accusation. Aujourd’hui, le dossier militaire pour désertion avance sur un terrain distinct, mais dans un climat judiciaire qui reste chargé par les crimes attribués au cercle de Jammeh.

Le tribunal militaire présidé par des officiers supérieurs doit aussi gérer une question délicate : comment faire témoigner d’anciens membres présumés des Junglers sans fragiliser les dossiers en cours ni exposer les témoins à des risques ? Plusieurs audiences antérieures ont montré que la preuve repose souvent sur des récits internes, des registres militaires et des témoignages protégés. La publicité des débats, annoncée par l’armée, ne change pas cette réalité de fond : dans les affaires issues de la période Jammeh, la chaîne de preuve est souvent aussi sensible que les faits eux-mêmes.

La longue ombre des Junglers et la pression de la vérité

Le dossier Manjang s’inscrit dans un processus plus large lancé après la chute de Yahya Jammeh. La Commission vérité, réconciliation et réparations, mise en place en 2017, a documenté les crimes commis sous son régime et recommandé des poursuites contre plusieurs responsables présumés. Dans son compendium publié par le ministère gambien de la Justice, la commission estime que plus de 67 migrants ouest-africains ont été exécutés sur ordre direct de Jammeh en juillet 2005, et elle cite Sanna Manjang parmi les personnes à poursuivre pour leur rôle dans ces crimes. D’autres synthèses du même travail d’enquête évoquent, au total, entre 240 et 250 morts imputées à l’appareil d’État pendant la période Jammeh.

Ces chiffres ne sont pas de simples données d’archives. Ils structurent la demande sociale de justice en Gambie. Pour les victimes, l’enjeu n’est pas seulement la condamnation d’un individu. Il s’agit de savoir qui a ordonné, qui a exécuté, qui a couvert, puis qui a laissé durer le silence. Pour l’armée, l’affaire teste une autre frontière : celle entre discipline interne et devoir de vérité. En poursuivant Manjang pour désertion, l’institution militaire rappelle qu’elle veut aussi refermer ses propres zones grises, sans laisser penser que les anciens acteurs du système échappent définitivement à la règle.

La portée du dossier dépasse enfin la seule Banjul. Dans la sous-région, la Gambie sert souvent de laboratoire discret à la justice transitionnelle. Le pays a déjà vu l’application du principe de compétence universelle à l’étranger, avec des procédures en Allemagne, en Suisse et aux États-Unis contre d’anciens proches de Jammeh. Cela compte, parce que ces affaires disent une chose simple : les crimes politiques d’un petit État ne disparaissent plus derrière ses frontières. La CEDEAO, qui avait joué un rôle décisif pour empêcher un maintien forcé au pouvoir de Jammeh, reste en arrière-plan de cette normalisation institutionnelle. Ce que la Gambie réussira ou non à faire de ses propres dossiers pèsera donc sur l’idée même de reddition des comptes en Afrique de l’Ouest.

La suite dira si le procès pour désertion reste un volet technique ou s’il devient une étape utile dans un chantier plus vaste. En Gambie, la justice ne peut plus se contenter d’ouvrir les tiroirs. Elle doit aussi relier les dossiers entre eux, sans précipitation, mais sans fuite en avant. C’est à cette condition que Banjul pourra transformer une affaire de caserne en signal politique durable pour le pays et pour la région.