Quand la sécurité se déplace hors du cadre judiciaire
À Brazzaville, la lutte contre les bandes urbaines ne se résume plus à un débat sur l’ordre public. Elle interroge désormais la place du droit, la chaîne de commandement et le sort de centaines de familles qui disent n’avoir reçu aucune nouvelle des leurs.
Au Congo, ce dossier touche un point sensible : la sécurité des villes, mais aussi la frontière entre police, armée et justice. Le pays appartient à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale, et à l’Union africaine, ce qui place les droits humains et l’État de droit au cœur des engagements régionaux et continentaux du pays.
Ce que documente l’enquête de l’OCDH
L’Observatoire congolais des droits de l’Homme a présenté, ce mardi 22 septembre, les conclusions d’une enquête menée pendant un an sur l’opération « Zéro kuluna ». Selon l’organisation, 561 jeunes ont disparu dans quatre grandes villes du pays : Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie et Nkayi. L’ONG parle de personnes arrêtées puis soustraites à toute information accessible aux familles.
L’opération a été confiée à la Direction générale de la sécurité présidentielle, la DGSP, après une décision assumée publiquement par le chef de l’État. Le 24 octobre 2025, Denis Sassou Nguesso a confirmé avoir ordonné l’implication de cette unité dans la traque des « bébés noirs », le nom donné localement aux groupes de jeunes délinquants urbains. Il a aussi présenté cette action comme durable.
Dans son rapport, l’OCDH ne conteste pas la légitimité de la lutte contre la criminalité urbaine. L’organisation estime en revanche que la méthode employée pose un problème grave : elle demande que les personnes interpellées soient remises au parquet, que leur lieu de détention soit rendu public et que les cas de décès soient établis par la justice. Cette exigence rejoint les alertes formulées depuis plusieurs mois par d’autres acteurs congolais de la société civile.
Une opération sécuritaire qui brouille les équilibres institutionnels
Le cœur du sujet est là. La DGSP est d’abord un corps chargé de la sécurité présidentielle. Le fait de la mobiliser contre la criminalité urbaine a nourri un débat sur ses compétences réelles et sur la manière dont l’État congolais traite les violences de rue. Une lecture de la société civile congolaise, relayée par des rapports et des analyses locales, pointe un risque clair : quand un dispositif d’exception devient une réponse ordinaire, la ligne entre maintien de l’ordre et arbitraire s’efface vite.
Pour les familles, l’urgence n’est pas théorique. Elle est humaine, immédiate, concrète. Elles demandent de savoir où sont les personnes arrêtées, si elles vivent encore, et si elles pourront un jour se défendre devant un juge. Pour les autorités, l’enjeu est différent : elles veulent montrer qu’elles reprennent la main face à un phénomène de banditisme urbain qui alimente l’insécurité dans plusieurs quartiers populaires. Entre ces deux logiques, la justice reste le maillon décisif.
Le contexte congolais complique encore la lecture. Brazzaville concentre les décisions politiques, mais les effets des opérations de sécurité se mesurent aussi à Pointe-Noire, Dolisie et Nkayi, où la circulation, le commerce informel et la mobilité des jeunes sont directement exposés. Quand une campagne de sécurité vise les quartiers, elle touche d’abord les ménages modestes, les vendeurs de rue, les conducteurs de moto et les jeunes sans filet social stable.
Ce que ce dossier dit du Congo et de l’Afrique centrale
Ce dossier dépasse le seul cas congolais. Dans la région, plusieurs États d’Afrique centrale font face à la montée des violences urbaines, des réponses sécuritaires rapides et des tensions récurrentes entre efficacité affichée et contrôle judiciaire. Le Congo, membre de la CEMAC et de l’Union africaine, se retrouve ainsi au croisement de deux attentes : protéger la population et respecter les garanties fondamentales attachées à toute arrestation.
La portée continentale est claire. À l’échelle africaine, ce type d’affaire alimente une question désormais classique mais toujours décisive : comment combattre l’insécurité urbaine sans installer l’exception comme règle ? Le débat dépasse les frontières du Congo-Brazzaville, parce qu’il touche au cœur même de la gouvernance sécuritaire en Afrique centrale, où l’efficacité de l’État est souvent jugée à sa capacité à protéger sans disparaître derrière l’arbitraire.
La suite dépendra de la réponse institutionnelle donnée au rapport. Si les autorités ouvrent des procédures judiciaires claires, elles peuvent encore reprendre l’initiative sur le terrain du droit. Si elles ne le font pas, l’opération « Zéro kuluna » restera non seulement un test sécuritaire, mais aussi un test politique pour l’État congolais.