Des vies déplacées, mais pas effacées

Dans l’Extrême-Nord camerounais, le temps n’a pas refermé les blessures. Il a seulement appris à les rendre plus discrètes. À Kourgui, près de la frontière nigériane, des femmes venues de localités frappées par les incursions de Boko Haram ont reconstruit des journées ordinaires autour de gestes simples : chercher du bois, vendre un peu d’huile d’arachide, négocier un petit espace de survie.

Cette réalité dit beaucoup de la crise qui traverse encore le bassin du lac Tchad. Dans cette zone frontalière, la violence armée a produit des déplacements durables, des retours fragiles et une pression continue sur les communautés d’accueil. Au Cameroun, l’Extrême-Nord reste l’un des foyers les plus exposés, aux côtés des régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et de l’Est, dans un pays qui fait face à plusieurs crises simultanées.

Les institutions humanitaires situent toujours l’enjeu à un niveau élevé. L’Organisation internationale pour les migrations fait état de centaines de milliers de déplacés internes dans le pays, avec l’Extrême-Nord parmi les zones les plus touchées. Le profil de ces déplacements reste fortement féminin : femmes seules, mères avec enfants, veuves, adolescentes sorties de l’école, toutes confrontées à la même question, celle de l’autonomie dans un environnement appauvri par l’insécurité.

À Kourgui, l’économie du quotidien remplace la vie d’avant

Fana, mère de cinq enfants, a quitté le village de Ndélé, près de Banki, dans l’État de Borno au Nigeria, après une attaque qui a détruit son foyer. Elle vit désormais à Kourgui, côté camerounais. Son parcours ressemble à celui de nombreuses déplacées de la zone : partir dans l’urgence, perdre les terres, puis reconstruire sans capital, sans réseau solide et souvent sans titre foncier.

Son activité quotidienne est celle d’une économie de subsistance. Le bois ramassé dans la brousse, la pâte d’arachide, la vente de petites quantités d’huile ou d’autres produits locaux constituent des revenus irréguliers. Ce type de débrouille n’a rien d’anecdotique. Il montre la manière dont les femmes déplacées absorbent une partie du choc sécuritaire, alimentaire et social, tout en portant la charge des enfants et des personnes dépendantes.

Dans les zones rurales de l’Extrême-Nord, l’accès à la terre reste l’un des verrous les plus lourds. Louer une parcelle suppose de l’argent, de la confiance et parfois des garanties sociales que les déplacées n’ont pas. Les communautés hôtes peuvent accueillir, mais elles ont aussi leurs propres contraintes : sols fatigués, saisons irrégulières, hausse des prix et pression démographique. L’intégration se joue donc moins dans les discours que dans la capacité à produire, à vendre et à manger.

La terre, les greniers et la place des femmes

Face à cette fragilité, des organisations locales ont développé des réponses de terrain. Le Réseau de lutte contre la faim, Relufa, a mis en avant les banques communautaires de céréales dans plusieurs villages autour de Mokolo et du camp de Minawao. Le principe est simple : acheter du grain au moment de la récolte, le stocker, puis le remettre à disposition pendant la soudure, lorsque les prix montent et que les ménages s’endettent.

Cette approche n’est pas seulement alimentaire. Elle est aussi sociale. Les comités de gestion intègrent des femmes, parfois majoritairement, pour renforcer la transparence et la durabilité du dispositif. Dans des territoires où les femmes sont souvent tenues à l’écart des décisions locales, cette participation change leur place dans la communauté. Elle transforme un besoin immédiat en levier d’organisation collective.

Les chiffres donnent la mesure de cet effort. Un document de Relufa fait état de 4 640 bénéficiaires, dont 60 % de filles et de femmes, avec une part importante d’enfants de moins de 5 ans. Autrement dit, la réponse ne vise pas seulement l’urgence. Elle tente aussi d’absorber les effets de la malnutrition, des faibles récoltes et de la dépendance prolongée à l’aide extérieure.

Pour autant, ces mécanismes ne compensent pas tout. Les banques de céréales restent soumises aux aléas climatiques, aux remboursements difficiles et à la faiblesse des ressources. Elles montrent cependant qu’une réponse pensée localement peut réduire la vulnérabilité sans enfermer les populations dans l’assistance permanente. C’est une donnée importante pour l’Extrême-Nord, mais aussi pour d’autres zones sahéliennes confrontées au même enchaînement entre conflit, pauvreté et pression sur la terre.

La guerre n’épargne pas les femmes, même quand elle ne les frappe pas directement

La violence de Boko Haram ne se limite pas aux attaques visibles. Elle impose aussi une économie parallèle qui touche les marchés, les routes et les réseaux de transport. Des chercheurs travaillant sur la sécurité dans le bassin du lac Tchad ont décrit des situations où des femmes participent, sous contrainte ou par nécessité, à la circulation de biens issus d’extorsions ou de circuits contrôlés par les groupes armés. Dans ces contextes, survivre peut signifier composer avec l’ordre imposé par la peur.

Cette réalité doit être lue avec prudence. Elle ne peut pas être réduite à un récit moral sur les victimes ou sur les complicités. Elle dit plutôt l’effondrement partiel des règles ordinaires d’échange. Quand la sécurité disparaît, les marchés changent de fonction. Ils deviennent des espaces d’ajustement, de dépendance et parfois de contrainte. Les femmes, souvent les plus présentes dans le petit commerce, s’y trouvent en première ligne.

L’ONU Femmes rappelle que le Cameroun vit une accumulation de crises : l’Extrême-Nord face à Boko Haram, le flux de réfugiés venus de République centrafricaine, et la crise des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Dans cet ensemble, les femmes et les filles subissent des risques spécifiques, notamment les violences basées sur le genre, la perte de revenus et la déscolarisation. Le sujet dépasse donc la seule sécurité militaire. Il touche à la citoyenneté économique.

Ce que révèle l’Extrême-Nord pour le Cameroun et pour la région

Le cas de Kourgui parle aussi à toute l’Afrique centrale. Le Cameroun appartient à la CEMAC, une zone où les chocs sécuritaires et climatiques se combinent avec des marchés frontaliers très poreux. À la frontière avec le Nigeria, la circulation des personnes, des produits et des craintes ne s’arrête jamais vraiment. Une attaque de l’autre côté de la ligne peut suffire à déséquilibrer une commune camerounaise.

Cette situation oblige à penser les réponses à plusieurs échelles. L’État doit sécuriser les zones frontalières et faciliter l’accès aux services de base. Les collectivités locales doivent accompagner l’intégration des déplacées. Les organisations communautaires doivent soutenir les moyens d’existence. Et les partenaires régionaux doivent traiter Boko Haram et ses fragments comme un problème transfrontalier, non comme une suite d’événements isolés.

La portée continentale est là. Dans le Sahel, le bassin du lac Tchad et l’Afrique centrale, les déplacements prolongés modifient la place des femmes dans l’économie informelle, la gestion de la terre et les solidarités locales. Ils montrent aussi qu’aucune stabilisation durable ne peut se limiter au silence des armes. Elle suppose des revenus, des titres, des écoles, des marchés sûrs et une place réelle pour les femmes dans les décisions qui concernent leur survie.

À Kourgui, les cicatrices restent visibles dans les récits, mais aussi dans les gestes ordinaires. C’est souvent là que se lit le mieux l’état réel d’une crise : dans la façon dont une femme transforme un déplacement forcé en vie possible, sans que cette vie puisse encore être appelée normale.