Une rupture qui parle aussi de frontières, d’institutions et de pouvoir
Au Sahel, le débat sur l’Alliance des États du Sahel ne se limite pas à un face-à-face avec Paris. Il dit aussi quelque chose de plus profond : la manière dont l’État a été fabriqué, occupé, puis contesté dans trois pays voisins, le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Depuis leur sortie effective de la CEDEAO le 29 janvier 2025, ces trois capitales ont installé une architecture politique nouvelle, puisée dans la sécurité, la souveraineté et la rupture régionale.
Cette lecture oblige à remonter dans l’histoire. L’Afrique occidentale française, l’AOF, a été mise en place par décret en 1895 et a regroupé, depuis Dakar, plusieurs territoires dont le Soudan français, la Haute-Volta, le Niger et la Côte d’Ivoire. Les archives diplomatiques françaises rappellent aussi que les subdivisions de ces territoires étaient administrées par des commandants de cercle, c’est-à-dire des agents qui concentraient l’autorité locale. Autrement dit, l’État colonial a longtemps associé commandement, impôt, justice et uniforme.
Dans ce cadre, l’AES n’est pas née dans un vide. Elle s’inscrit dans un espace sahélien déjà travaillé par des décennies de centralisation militaire, de crise sécuritaire et de désenchantement à l’égard des organisations régionales classiques. Le premier sommet de l’AES, tenu à Niamey le 6 juillet 2024, a adopté le traité portant création d’une confédération entre les trois États, avec des instruments juridiques, une présidence tournante et l’annonce d’outils communs en matière de défense, de diplomatie et de développement. Les textes officiels de Bamako, Ouagadougou et Niamey convergent sur ce point.
Des militaires au sommet de l’État, un imaginaire de pouvoir hérité
Le cœur du sujet tient aussi aux trajectoires des dirigeants. À Ouagadougou, la présidence burkinabè indique qu’Ibrahim Traoré est né en 1988, a étudié à l’Université de Ouagadougou, puis a intégré l’Académie militaire Georges Namoano à Pô. Au Niger, l’Agence nigérienne de presse et le site de la présidence présentent Abdourahamane Tiani comme un officier de carrière, formé notamment à l’École d’application d’infanterie de Montpellier. Au Mali, la primature rappelle qu’Assimi Goïta a été formé au Prytanée militaire de Kati et à l’École militaire interarmes de Koulikoro. Ces parcours ne disent pas tout, mais ils montrent un fait simple : l’appareil militaire a pris la place du centre de gravité politique dans les trois États.
Ce point compte, car il explique une partie du langage politique actuel. Dans ces trois pays, le treillis n’est plus seulement un uniforme de défense. Il est devenu, pour une partie du pouvoir, le signe d’une capacité à rétablir l’ordre, à parler au nom de la nation et à trancher plus vite que les institutions civiles. Ce n’est pas une loi historique immuable. C’est un apprentissage politique né de la colonisation, des indépendances inachevées, des coups d’État successifs et des guerres internes. La formule n’est donc pas “l’Afrique contre l’Occident”, mais plutôt : quels types d’État ont été construits, et qui a appris à les commander ? Cette question se lit dans l’architecture coloniale de l’AOF, mais aussi dans la persistance d’un imaginaire où l’armée incarne la continuité de l’autorité publique.
Il faut également regarder l’arrière-plan monétaire et diplomatique. La BCEAO rappelle que le franc CFA a été créé en 1945 et qu’un communiqué de réforme, en 2019, prévoyait notamment la fin de la centralisation des réserves de change au Trésor français et la garantie de convertibilité illimitée par la France. Cette configuration, souvent réduite à un slogan, reste un enjeu concret de souveraineté économique dans l’UEMOA, l’Union économique et monétaire ouest-africaine, dont les trois pays de l’AES restent, à ce stade, membres. C’est donc un espace de rupture politique qui continue de dépendre, pour l’instant, de cadres monétaires hérités.
Ce que l’AES change, et ce qu’elle ne règle pas encore
Sur le terrain, l’AES a déjà produit des effets politiques. Les autorités des trois pays ont transformé un partenariat sécuritaire en projet de confédération, avec une ambition affichée : mutualiser la défense, coordonner la diplomatie et préparer des instruments économiques communs. La présidence du Faso a même indiqué, après le sommet de Niamey, qu’un fonds de stabilisation et une banque d’investissement étaient envisagés. Mais entre l’annonce et la réalité institutionnelle, il y a un écart. Les décisions ont une portée symbolique forte, alors que les mécanismes concrets restent encore en construction.
Le retrait de la CEDEAO, devenu effectif le 29 janvier 2025, a aussi ouvert une séquence délicate pour les populations. À court terme, cela recompose les mobilités, les échanges commerciaux et les cadres de négociation régionale. À moyen terme, cela pose la question des droits des citoyens, des passeports, des marchés transfrontaliers et des institutions de régulation. La CEDEAO elle-même a reconnu que cette séparation devait être organisée techniquement, et non seulement politiquement. Pour les dirigeants, la rupture renforce la narration souverainiste. Pour les ménages, elle peut au contraire compliquer des gestes quotidiens : voyager, commercer, transférer, importer, circuler.
La portée continentale est là. L’AES pose une question que d’autres blocs africains suivent de près : peut-on bâtir une intégration sous-régionale durable sur la seule promesse de rupture, ou faut-il des institutions civiles solides, des élections crédibles et une sécurité mesurable ? Le dossier restera ouvert tant que l’AES n’aura pas clarifié ses règles de gouvernance, ses rapports avec l’UEMOA et les conditions d’un retour à des calendriers politiques vérifiables. En Afrique de l’Ouest, la séquence de 2025 a déjà montré qu’un bloc régional peut se fragmenter, mais aussi qu’une nouvelle architecture peut émerger rapidement quand les États estiment que les cadres existants ne répondent plus à leurs attentes.
Au fond, l’AES n’est ni un simple caprice de militaires, ni une rupture sortie de nulle part. C’est un produit de l’histoire coloniale, de l’usure des promesses démocratiques, des guerres asymétriques et de la recherche, parfois brutale, d’une souveraineté par l’uniforme. Cela n’en fait pas un modèle achevé. Cela en fait un objet politique sérieux, qu’il faut lire à la fois depuis Bamako, Ouagadougou et Niamey, et depuis l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.